Horloge

« Oui madame, je l’ai prévenue, elle arrive« .
Ça m’a fait bizarre, la première fois que j’ai du entrer dans le délire d’une résidente. Elle hurlait pour retrouver sa mère. J’avais jusque là dans l’idée du haut de mon unité-d’enseignement-2.6-Processus-Psychopathologiques et de mon ego que c’était « mal » d’entretenir ces pensées, de ne pas les réfuter. Et pourtant, avoir une discussion totalement insensée au sujet de sa défunte mère et de leurs retrouvailles à la gare a semblé calmer et satisfaire la résidente en question.
Tout mot a son importance. « Insensé » n’a de sens que par rapport au référentiel qu’on lui donne. Au vu de la réalité et des faits connus par les soignants, ce qu’elle disait n’avait pas de sens. Au vu de ses bribes de mémoire, c’était aussi sensé que l’heure qui avançait.

Ça me remet en mémoire un cours de sciences humaines donné en PACES durant lequel un chevelu et charismatique professeur nous avait balancé les notions de bien et de mal, en nous indiquant bien qu’on ne peut pas prétendre savoir ce qui est bien pour la personne dont on s’occupe. Fichtre alors.
Elle seule le peut et c’est pourquoi la santé est un monde d’incertitudes et de certitudes bousculées et réarrangées.

Qu’est-ce qu’on dine ?
Je ne sais pas… Surprise !
J’espère que ça sera une bonne surprise… Malheureusement dans la vie il y a plus souvent de mauvaises surprises que de bonnes surprises, croyez-en mon expérience de 90 ans !

Peut-être que ce qui est « bien » pour la personne évoquée plus haut, c’est de la conforter dans ses pensées irrationnelles à nos yeux. Elle ne serait pas la première à s’évader dans un monde qui lui est plus agréable.
« Espèce d’imbécile ! »

 

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Durant cette première année d’études d’infirmier, on ma envoyé sur trois lieux de stage différents qui m’ont permis de côtoyer la vie à ses deux extrémités. Dans un premier temps, l’établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes — c’est plus imposant que de simplement dire « EHPAD » dont on ne connaît presque plus le sens — puis, dernièrement, la crèche. Avec un hiatus chirurgical entre les deux.

Quand je vois les yeux bleutés de Raphaëlle s’écarquiller et un rire se dessiner lorsque je fais avec prouesse et prestidigitation disparaître une balle de ma main, je ne peux m’empêcher de lui imaginer un avenir. De faire des hypothèses et de tirer des plans sur la comète de sa petite tête blonde. On ne peut pas vraiment s’empêcher de juger la personne qu’elle pourrait devenir alors qu’au final, on n’en sait rien.
Je crois qu’en maison de retraite, une sorte de convention tacite nous pousse à refuser de savoir.

 

« Une fois avec un interne on a compté le nombre d’années depuis que j’étais arrivée ici mais on n’a pas trouvé le même nombre »

 

Il y a celles et ceux (moins nombreux, les ceux, une histoire d’espérance de vie) qui font le décompte des années passées.
Celle qui ne se souvient pas du jour passé ni de celui à venir. Qui est « arrivée il y a quelques semaines, je vous assure !« .

Forcément, il y a aussi celle qui déprime et attend. On sait ou ne sait pas ce qu’elle attend, recroquevillée dans son lit les yeux fixés sur la fenêtre. Le passage d’un oiseau, d’une oie sauvage avec laquelle voguer un peu plus loin.

 

« Moi je l’aime bien mon fauteuil mais bon, vous savez, avec le temps on se lasse. »

 

Je ne pense pas être capable de travailler en maison de retraite sur le long terme. Trop de temps pour s’attacher à ces résidents et à leurs histoires.

« J’avais 13 ans, on m’a confié [mon frère] au sortir du berceau. Mon père, c’est lui qui avait fait l’accouchement, il m’a dit « tiens, maintenant c’est à toi d’élever les enfants ». Et de nous deux c’est lui qui est parti, qui est allé au paradis en premier »

 

Assez étrangement, alors que je venais de m’esquinter le doigt avec une porte qui se fermait, l’infirmière qui s’occupa brièvement de moi me dit « il faut faire attention à toi avant de faire attention aux autres ». Grmpf, je n’ai pas l’habitude de penser dans cet ordre.

Et puis une autre infirmière m’a raconté son burn-out après plus d’un an de nuit à temps complet, sans vacances, par manque d’effectif. « Je dormais plus« .

Peut-être que prendre soin de soi, ça permet de prendre soin de la façon dont on s’occupera d’autrui à l’avenir.

 

« Mais vous savez, j’habite pas là moi, je suis de passage. »

 

Nombreuses sont les personnes âgées qui se mettent en position foetale lorsqu’on les couche. Genoux recroquevillés et bras contre le coeur. Peut-être pour rechercher une relative sécurité dans un monde et un corps qui ne leur appartient plus totalement.

On nous dit toujours que dans une chambre, le lit constitue l’espace vital, personnel et inviolable du patient. Il est donc formellement interdit de s’asseoir sur un coin du matelas, que ce soit pour un soin, pour mettre des bandes de contention, pour discuter. Et pourtant, on envahit en permanence cet espace. Que ce soit pour réveiller et relever les résidents le matin, pour une toilette. On envahit leur chambre à intervalles réguliers. Sans être agressifs, mais présents.

 

« Ça me fait plaisir d’entendre parler. Non pas de saisir ce qui est dit, mais d’entendre quelqu’un. »

 

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Au final, avec leur quasi-siècle, ces personnes âgées sont peut-être celles de toute l’humanité qui ont tout compris. Avec leurs morceaux de passé recollés, elles parviennent à remettre naturellement en question un concept bêtement humain, celui du temps qui passe. Pourquoi un délire ne serait-il pas une nouvelle réalité ? Quel mal y a-t-il à cela ?

Des souvenirs souvent éphémères et régulièrement erronés, quelque chose que j’ai aussi rencontré parmi les bambins de la crèche. Eux aussi ont une imagination débordante qu’ils mettent à profit non pas pour s’évader d’une réalité, mais pour s’en construire une. Ils n’ont que partiellement conscience du monde qui les entoure et l’accueillent à leur façon. Il est rempli d’adultes, ce n’est pas intéressant. Autant s’appuyer sur un brillant esprit — le sien — pour façonner le décor.
Ce monde magique où frotter sur un coude après un coup fait disparaître toute idée de blessure.
Cet univers où les auxiliaires de puériculture font étonamment office de parents de substitution durant la journée. C’est assez surprenant, la relation qu’il peut y avoir avec un enfant alors qu’en milieux hospitaliers enfant et adulte on prône un contact réduit. Un contact distant, étrange paradoxe.

 

J’aimerais bien pouvoir jeter un oeil dans l’esprit peut-être pas si brumeux de toutes ces personnes. Curiosité de savoir quel sens et quel but donnent-ils à leur existence. L’humain me fascine et je ne peux me contenter de soins techniques. C’est aussi pour cette raison que j’ai hâte de passer en psychiatrie, pour avoir encore d’autres vies à écouter, d’autres univers à découvrir. C’est important pour moi, de vivre de nouvelles expériences. Qui a fini par tracer la ligne entre l’Homme sain et l’Homme dément ?

 

Paradoxalement, je n’ai pas tellement hâte de reprendre les cours de psychopathologie. Je n’aime pas placer l’humain dans une case et partir avec des a prioris. Une expérience intéressante serait aussi d’aller voir l’un de ces patients et d’apprendre à le connaître sans avoir rien lu de son dossier. Se baser sur sa version de la réalité. Un point de vue supplémentaire est toujours bon à prendre.

 

Et si je m’envolais ? C’est une idée, ça, que je me laisse pousser des ailes.

 

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Sarh — Venise

Le Bien, la Brute et…

« Est-ce que ça fait mal si j’appuie là ? »

En réponse à cette question, certains patients vous répondront oui, d’office, quand vous lui effleurerez la peau. Le fait est que la notion de douleur est joliment subjective et que c’est donc difficile d’en juger quand on est soignant.

 

Comme on l’a appris en cours de P1, on peut interpréter des signes de la douleur, comme une augmentation de la fréquence cardiaque ou respiratoire, un visage plus ou moins crispé… toutefois, la douleur elle-même reste imperceptible à notre savant doigté (para)médical.

D’autres préféreont répondre non. L’âge et la vieillesse les ont usés jusqu’à la moelle et ils seront trop fatigués pour réagir. Certains sont aussi conscients du fait que, quoi qu’il en soit, le geste sera accompli. Donc tant qu’à faire, « autant souffrir un coup et aller vite, ‘paraît que c’est pour mon bien, qu’y disent« .

 

Je ne sais pas tellement quelle foi placent encore les patients en la sacro-sainte médecine après des semaines, des mois et parfois des années passées sur un lit d’hôpital. Je ne suis pas sûr que les soignants y croient plus qu’eux. En service, lors des transmissions entre équipes, au moment de l’énonciation des différents traitements, j’ai parfois la sensation qu’on ne se préoccupe pas assez de l’avenir. On coche des cases par rapport à ce que les internes ont appris dans leurs bouquins. On s’occupe d’un symptôme après l’autre, oubliant un peu trop facilement que le but est de — à mon innocent et candide avis — guérir.

 

Avec le temps viennent l’habitude et parfois la fatigue, avec cet ensemble vient la mécanique des gestes éternellement répétés, puis la difficulté à changer et finalement… un peu de brutalité, parfois. Enfin ce n’est pas le mot juste, de brusquerie plutôt.

Pour se faciliter la tâche, finir plus rapidement sa journée, l’un sera un peu plus vif dans ses gestes. Parce que le caractère du patient ne lui revient pas, il sera moins cool avec.

J’ai peut-être tort d’abuser de ma patience et de me plier aux demandes des patients, mais ça me semble normal si ça peut faciliter leur séjour. Un peu de gentillesse n’a jamais tué personne.

 

Récemment on m’a adressé quelques remontrances, car -« mais Petite Mensualité, il n’y avait que des barquettes individuelles, c’était pas la peine de mettre les plats dans des assiettes ! »

-« Oui mais pour le bien du patient… »

-« Y’a pas de bien du patient ou quoi, ça rajoute de la vaisselle. »

Ah, la candeur des premiers jours.

 

Travailler en hôpital devrait être une expérience obligatoire, un peu comme la JAPD. Ça apprend l’humilité de se retrouver confronté à ce qu’on pourrait potentiellement devenir dans le cas où une veine claquerait au mauvais endroit.

Peut-être qu’on a hâte de rentrer chez soi, que le patient est désagréable, raide comme un manche à balai et incontinent. Mais, dans la relation de soin — de confort ou médical —, le soigné comme le soignant ont tout à gagner si on devient à son tour un peu plus… patient 🙂

 

Wait — M83

La première fois.

« Et toi, dis papi, c’était comment la première fois que t’es allé à l’hôpital ? »

Nous allons nous attarder un peu sur la tournure de cette phrase. « T’es allé » signifie un processus actif. Volontaire. Pas passif, traîné par une maladie, une blessure ou autre. La distinction est primordiale à mes yeux, par rapport au « j’ai du aller à l’hôpital ».

   

La première fois que je suis allé à l’hôpital c’était en plein été. Sub solem. Alors que je m’approchais du bâtiment en forme de croix, je ne me disais qu’une chose. « C’est par où ?« . Dans les couloirs éthérés se menaient avec une aisance troublante des blouses plus ou moins longues, plus ou moins seules, plus ou moins blanches. Avec tout plein de sigles dessus. ASHQ, IDE, PH.

Parvenant à me frayer un chemin à travers ces extra-terrestres jusqu’à un guichet d’accueil (« le numéro 172 au guichet B« ), je demandai avec inquiétude mon chemin jusqu’au service de neurologie. La personne me faisant face s’empressa de m’indiquer avec une légère touche d’amusement que ce service se trouvait bien évidemment « au bout du couloir sur votre gauche, puis à droite après les ascenceurs du personnel, au troisième étage et ce sera dans l’aile sud« . Manque de bol, j’avais oublié mon carnet pour prendre des notes. Se repérer dans un hôpital n’est pas une chose si facile pour un néophyte, il y a trop de couloirs, trop d’intersections. C’est pour ça que certains sont toujours en retard, ils se perdent en sortant des vestiaires.

Je parvins tant bien que mal à suivre l’itinéraire à l’aide de quelques panneaux judicieusement placés pour arriver devant les portes grandes ouvertes dudit service. Avançant timidement entre les deux murs du long couloir, j’allais à la rencontre de celle qui allait être ma tutrice pour les jours à venir. Après les présentations et explications qui étaient d’usage, elle me tendit une liste des patients avec leur régime alimentaire et, griffoné à côté, ce qu’ils prenaient au petit déjeuner. Elle dit ensuite deux phrases qui achevèrent de faire grimper mon stressomètre.

« Bon alors tu vérifies bien ce que tu leur donnes parce que sinon ils peuvent s’étouffer et mourir. »

« Demain matin je serai pas là donc tu seras tout seul. »

Ô joie.

   

La confrontation avec un patient est une relation très particulière mais clairement enrichissante. Quand on entre dans une chambre avec pour objectif de prendre soin de la personne à laquelle on fait face, avec sa blouse blanche,  son appréhension dissimulée et un sourire, on se sent différent. Je ne sais pas tellement si on cesse d’être l’humain lambda qu’on est avant de franchir la porte. Et puis déjà, qu’est-ce qu’un humain lambda ? C’est réducteur de ramener l’Homme à un standard. En plus, λ, sans rire. C’est bissextile.

Peut-être qu’aller vers son prochain pour, bêtement, l’aider à se lever, lui apporter de quoi déjeuner, de quoi lire, parfois simplement pour donner libre cours à ses envies de discuter, c’est tout simplement être humain. Qu’un soignant a décidé de faire de son humanité son travail.

   

Je me rappelle une patiente sévèrement atteinte, par moments démente et ne pouvant plus se mouvoir. Sa voisine de chambre appelle, j’accours et elle me signale que ladite Madame demandait quelque chose. Effectivement, elle avait faim. Un rapide coup d’oeil à la liste griffonnée, une question à l’infirmière et je m’en vais chercher ma gelée sans sucre dans le frigo. Goût fraise. Avec la cuillère en plastique. Forcément, elle ne pouvait pas la manger seule donc je lui ai donné. C’est étrange à raconter avec le recul. C’était un instant quasiment anodin lorsque je l’ai vécu, mais avec le recul c’est au contraire fort. Et riche en émotions de s’en souvenir.

Je me souviens surtout de la voisine — celle qui avait appelé, vous aurez compris — qui me dit, alors que j’aide la Madame à manger, « C’est beau c’que vous faites. Ça se voit, vous êtes fait pour. »

Depuis ce jour, j’essaie de ne pas la décevoir.