Philosophie du bord du lit

Pour peu qu’on prenne le temps de les écouter un peu, les patients ont beaucoup de choses à dire. Parce que lorsqu’on est allongé sur le même lit depuis des années, qu’on voit tourner les mêmes aide-soignants et que les mêmes émissions passent à la télé, il faut être très patient. Du coup, l’esprit tournicote et parfois, une phrase ou une autre jaillit lors d’une bien trop brève discussion avec une blouse blanche.

 

« Ah, vous savez, on vieillit un peu tous les jours »

« Vous voyez dans la vie, on croit une chose c’en est une autre. J’avais tout pour être heureuse et mon mari est soudainement décédé d’une crise cardiaque. »

« -Mme Allô, ça va ?
– Oh ben oui, j’attends !
– Vous attendez quoi ?
– Le monde… Que le monde tourne ! »

« Mon mari était chez les zouaves à l’arrivée ! »

« Je perds le Nord. Ma vie est un énorme bazar. »

« L’OxyContin faut lui donner quand elle en a besoin. Ce serait un gamin de 18 ans on ferait gaffe mais là… »

« -Bonsoir madame, comment vous appelez-vous s’il vous plaît ?
-Attendez, je vais regarder sur ma serviette car je ne m’en souviens plus. »

Devant son verre d’Efferalgan effervescent.
« C’est un peu comme du champagne en fait ! »

 

 

Ces patients sont un antidote aux pensées négatives et égarées. C’est aussi pour ça qu’on considère être en formation perpétuelle. Même une fois en exercice, on n’en finit pas d’apprendre de nos rencontres.

Par moments, il y a des dialogues cachés et silencieux. Petite tête souriante et pleine de cheveux gris qui vous adresse, l’espace d’un instant, un sourire rempli de mélancolie.

Prendre soin m’apaise. On m’a déjà dit qu’étant stressé, j’avais fâcheuse tendance à parler vite sans suffisamment articuler. Le constat est en revanche le suivant : en enfilant une blouse blanche, je n’ai plus peur des autres.

Mon expérience est certes limitée puisque je ne suis pour le moment passé qu’en EHPAD, j’ai d’autant plus hâte de vivre une expérience de court séjour, pour faire encore plus de rencontres.

 

Le tour de change de l’après-midi. C’est l’instant à la fois humain et déshumanisant de la journée. « Je fais Mme X. » Les patients ne veulent pas, ou qu’à moitié. Je suis encore une fois admiratif du courage dont ils doivent faire preuve pour admettre leur dépendance vis-à-vis de soins si intimes. Ils ne veulent pas et on ne veut pas non plus. Certains aides-soignants le font machinalement, d’autres aimeraient tellement les voir tous guérir, marcher à nouveau, rire et parler que ça en devient presque insupportable de leur faire subir ça. A leur place, comment réagirait-on ?

Dans la catégorie « étudiant », famille « bébé infirmier », je demande le « bisounours ». Je rêve affectueusement d’un hôpital qui fasse tout et donne toute sa magie pour soigner chacun des patients emprisonnés dans ses couloirs.

 

Baptiste Beaulieu émet l’hypothèse que les soignants ne sont pas ceux à être le plus attirés par la détresse — ce serait une addiction inhabituelle — plutôt que ceux ayant le plus peur de la mort.

Sauver le monde entier et rendre heureux ses 7 milliards de co-terriens, c’est un beau rêve.

 
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Illusions, par Julie de Waroquier

 

Bien sûr qu’on ne peut pas l’atteindre à la seule force de ses bras. On ne fait qu’apporter une pierre à l’édifice. Chacun la porte avec ses gants poudrés, son histoire et son projet d’avenir sous le bras. Parfois, les gens changent mais les briques restent, ce n’est pas si facile de les déloger.

On ne peut pas reprocher à des êtres humains cachés sous leurs blouses d’être friables et sensibles. Il nous est toujours demandé de faire preuve d’une totale impartialité de jugement, mais comment peut-on favorablement répondre à une telle demande quand c’est d’un être humain qu’on s’occupe ?

En tant que soignants, on doit faire intervenir nos valeurs, donner toute notre nature humaine dans les soins qu’on fournit et non pas seul un corps exécutant. Il faut juger un patient pour le comprendre, faire vibrer notre corde de sensibilité humaine pour disposer d’un regard au même niveau que le sien afin de saisir le sens de ses propos. Cest là que l’unité d’enseignement de psychologie qu’on suit pendant notre formation est plus qu’intéressante.

Finalement, on essaie de définir l’Homme en mettant un trop-plein de mots sur sa façon d’être. Comme toujours, on le range dans des cases par crainte de ne plus le comprendre. Cependant, qui dit humain et soin dit interaction. Donc autre humain. Communication, les mots sont à comprendre plus qu’à entendre et à recopier dans les transmissions pour l’infirmière de nuit.

 

Etrangement, je constate assez fréquemment que le soignant a raison. Il arrive que des infirmiers rejettent les demandes d’un soigné, les mettent de côté avec un brin de supériorité socialement acquise. C’est dommage. Je n’ai pas assez d’expérience ou de maturité pour juger de la justesse de ceci, du droit de refuser et de dire non. De mon point de vue de petit poussin, je trouve simplement cela dommage.

 

A ce qu’on m’a dit à la fin de mon stage précédent, je rajouterai ceci :

« Reste humain… Et n’oublie pas que tout patient le reste aussi. »

 

Ásgeir – Going Home

Métronome

Do, ré, mi, fa.

Une vie, c’est comme une longue partition. Ça débute par une clef qui donne la tonalité et le top départ. Il y a certaines compositions qui sont tellement riches en sons qu’on dirait presque de l’improvisation, alors qu’en réalité ces notes sont si précisément ajustées.

La partition de mamie Boulangerie était un beau calligramme qui apparaissait en forme de croissant, de coeur, c’était laissé à la libre interprétation de l’observateur.

Une partition, une fois jouée, peut donner des fausses notes. Ça existe et c’est normal. L’erreur est humaine, elle arrive aussi au sein du corps humain. Crabe. Je ne sais même pas pourquoi on rapproche un animal aussi moche que le crabe d’une maladie aussi difficile que celle au nom imprononçable et presque tabou de cancer. Une double croche se fait la malle et décide de n’en faire qu’à sa tête. Elle n’écoute plus ce qui lui est intimé par le chef d’orchestre, elle creuse son chemin à travers le papier à musique, à travers la peau, les clefs de sol et les organes des musiciens.

 

Mamie Bou était elle-même musicienne. « J’ai tout donné« , nous dit-elle. « Jusqu’au bout, j’ai tout donné pour les autres« , en tendant les papiers correspondant à sa demande de faire don de son corps à la science. « Si ça peut en sauver d’autres…« , conclut-elle.

Ancienne aide-soignante, elle sait qui elle est et ce que ça implique pour les soignants. Plus ou moins bougonne, elle nous accueille chaque matin afin que son grand et laborieux pansement soit renouvelé et remis au propre. En avant la musique.

« J’ai pris mon cachet à 3h et j’en ai repris un en sortant de la douche », nous dit-elle en nous montrant les trois papiers vides sans oxynorm*. Il y a des lieux où on appelle cette prise en charge les « soins de confort ». Le traitement antalgique à la demande.

 

 

Sol, la, si, do.

Mamie Bou porte bien son nom car en plus d’aimer les croissants, c’est un gâteau. Une fleur qui fâne. Sa peau se craquelle comme une pâte avec trop de levure qui aurait cuit trop longtemps. Il y a des ratures sur la partition, des essais, d’autres essais, les compresses qui s’accrochent dans les plaies.

Les infirmiers ne sont pas que des correcteurs mettant du blanco sur le papier pour en cacher les erreurs. Ils doivent connaître la musique. Un minimum, histoire de savoir vers quelle note se diriger. L’idéal étant de connaître l’air entier de la partition qu’on nous présente.

 

Néanmoins, parfois, on oublie. Parce que la musicienne est épuisée après son dernier concert et bien silencieuse, on oublie qu’elle est présente sous nos gants de latex et on soigne au lieu de prendre soin.

On s’occupe seulement des fautes, des notes en trop, des lésions cutanées en oubliant que c’est toute une richissime partition qui se cache sous cet épiderme. Que ce soit par une légère et discrète plainte lorsqu’elle a plus mal que « là c’est 10 sur 10, la douleur, c’est bien parce que je peux pas monter plus haut » ou part un « ah, vous avez bien choisi votre vocation, vous faites ça très bien« , une seule mesure, un seul mot suffit à se rappeler qu’on s’occupe d’une femme et pas seulement d’un bout de peau.

L’image du corps est importante chez tout patient quels que soient son âge et sa situation médicale. Une partition sera toujours plus belle si elle est écrite sur un papier neuf que sur un cahier de brouillon. Même si c’est « Au clair de la Lune« .

 

 

Mamie Bou m’a mis au défi, aujourd’hui. Si je parvenais à réaliser son pansement comme la veille sans lui faire de mal, j’aurais droit à un croissant. Ce genre d’attention est tellement adorable qu’elle en deviendrait presque gênante. Je ne sais pas encore gérer les témoignages d’affection que fournissent parfois certaines personnes.

Du haut de mon exposé sur W. Hesbeen qui a développé la différence entre soigner et prendre soin, Mamie Bou me donne la claque de l’année et me fait la leçon. Par cette attention gourmande, j’apprends qu’on peut soigner en prenant soin. Que pour qu’un soin soit bien réalisé, il ne doit pas dissocier les deux.

 

La vie, c’est une longue partition. Elle a nécessairement un début et une fin. L’entrée en matière, le crescendo jusqu’à amener le coeur de la composition qui dure autant de temps qu’il le faut, et l’accompagnement paisible vers la clôture de cette oeuvre vivante et pétillante. Un passage où les musiciens essaient d’oublier que le silence se rapproche.

Silence, soupir, c’est étrange comme ces mots sont liés. Serait-on inconsciemment revenus à l’époque où le décès était principalement noté par l’arrêt cardio-respiratoire, par le silence ?

 

Ce soir, j’ai fait mes adieux à mamie Bou. Elle m’a demandé mon adresse « pour pouvoir correspondre, ce serait une bonne chose« . Je ne lui ai pas donné, pas le droit de s’impliquer. J’ai beaucoup parlé avec elle, promis de prendre de ses nouvelles, on s’est mutuellement rassuré, je n’ai pas pleuré, pas le droit. Mais j’étais ému. J’ai écrit ces mots au crayon de papier sur mon carnet de notes, ils sont trop éphémères. Quand on est soignant, on rencontre trop de monde. Je crois qu’on a tendance à tous les oublier à moitié.

 

La conclusion de ce stage me fut donnée par une collègue, infirmière depuis la nuit des temps : « Reste humain. »

 

Endlessly — Muse

* contient de l’oxycodone, substance proche de la morphine.