Nuit

Qu’est-ce que ça veut dire, « être infirmier » ? Comment en arrive-t-on là ?
Je ne sais pas trop comment répondre à ces questions ni pourquoi je les pose ce soir mais ce calme d’une nuit en soins intensifs bercée par le son rond de certains scopes me donne envie d’écrire.
Je ne suis pas doué pour raconter des histoires, pour expliquer avec maladresse ce qui m’a amené ici, maintenant. On passe un concours écrit, puis un oral. On entre dans une école qui nous accueille et nous assomme pendant trois ans et avant de pouvoir s’en rendre compte, on sort habillé d’une tunique blanche qui nous donne le droit de veiller sur les journées ou les nuits de quelques personnes ayant moins de chance, qui ont mal, dorment sur des matelas un peu vieillis enroulés dans des draps beiges.

Je me souviens lorsqu’on m’a montré comment réaliser un lit au carré pour la première fois. Auparavant, j’avais l’habitude de border mon matelas, chez moi, avec un drap-housse. À l’hôpital public, pas de drap-housse. Il faut border le lit des patients avec un drap plat. L’ASH qui m’encadrait lors de mes premiers jours en neurologie, Caroline, faisait cela avec une facilité déconcertante pour moi qui avais l’impression d’assister à un tour de magie. En même temps, elle me racontait la vie et les exploits de son jeune fils. On m’a gentiment appris comment faire mais je dois bien reconnaître que même après trois années de stages et bientôt autant d’exercice infirmier, je suis bien loin de savoir border les lits avec autant de précision et d’élégance.

Ensuite, c’est un drap identique qui viendra recouvrir le patient, seulement bordé au pied du lit. Dans le bon sens, de façon à faire apparaître le lettrage — le plus souvent « UNI H.A. ETABLISSEMENTS DE SANTÉ » — à l’extérieur.
Chez moi, je dors toujours avec une couette. J’aurais probablement froid, si j’étais amené à être hospitalisé.

Les patients, parfois, ont froid eux aussi. À d’autres moments, ils ont mal, subissent des nausées, des maux de têtes, ne trouvent pas le sommeil, ont peur pour leur intervention du lendemain ou du diagnostic de la veille. Nous, infirmiers — et aide-soignants, dans la plupart des services les équipes travaillent en binôme, la nuit —, sommes là pour s’occuper de ces imprévus. Soulager la douleur. Prendre en compte les plaintes. Surveiller la tension artérielle, la fréquence cardiaque, la température, la saturation en oxygène. S’assurer que le patient reçoit les doses de médicaments prescrites pour garantir un bon état de santé, le bon fonctionnement de son cœur, une respiration non encombrée, une nuit paisible et sans douleur. Dans des services plus pointus comme la réanimation ou les soins continus, on pourra veiller au calme du patient, à sa bonne ventilation, toujours à l’absence d’inconfort ou de douleur. On surveillera l’élimination, la glycémie chez les personnes diabétiques. On posera une perfusion si l’ancienne est arrachée et qu’il est nécessaire d’en conserver une.
On vérifie le bon fonctionnement des appareils de la chambre, plus ou moins nombreux suivant les services, allant de la simple prise d’oxygène à la machine de circulation extra-corporelle et au respirateur.

On tâchera de répondre aux interrogations, sans livrer d’information médicale n’ayant pas déjà été transmise. On s’assurera que chacun est bien installé dans son lit, entouré de barrières s’il existe un risque de chuter voire de contentions si elles sont nécessaires et qu’aucune alternative n’est envisageable. On vérifiera que chaque personne peut trouver ce dont elle a besoin à proximité : la sonnette pour prévenir le personnel soignant, un pichet d’eau si elle n’est pas à jeun, parfois des livres, une paire de lunettes, de quoi écrire, un téléphone, une boîte de mouchoirs. On essaiera de calmer les conflits et de permettre une intimité dans les chambres doubles, de ne pas mettre le son de la TV trop fort pour la voisine. On veillera à la propreté en cas d’incontinence ou de sédation, on prendra garde aux plis des draps pour éviter l’apparition d’escarres.

On vérifiera les dossiers de soins pour s’assurer que les prescriptions et piluliers sont à jour, que les examens biologiques seront prélevés conformément aux prescriptions. On vérifie le bon remplissage des demandes d’imagerie. Si on en a le temps, on pourra relire l’ensemble du dossier, l’historique afin de mieux connaître le patient, son mode de vie, sa famille, trouver des réponses à des questions qu’on ne se posait pas. Chaque semaine, on sera amenés à commander les médicaments nécessaires au bon fonctionnement du service, puis à les ranger. De la même façon, on devra vérifier la bonne tenue du chariot comprenant le matériel et les médicaments d’urgence, ainsi que le fonctionnement du défibrillateur.

J’aime bien ce métier. Je suis content de pouvoir l’exercer et je m’estime chanceux de le faire. Parfois, les patients nous remercient, on nous dit que c’est fou, que « Je ne pourrais vraiment pas faire ça, je ne sais pas comment vous faites. » alors que cela me semble naturel. Plusieurs fois, je me suis demandé ce que je ferais si je n’étais pas infirmier. Je ne sais pas du tout. En 2010, après mon baccalauréat, j’étais inscrit en école d’ingénieur informatique. À cette heure-ci, je serais peut-être devant un écran d’ordinateur, à concrétiser un projet avec mes collègues, essayer de dompter un peu plus la technologie à ma portée. Peut-être aurais-je pris une direction toute différente.

Forcément, on rencontre toutes et tous des situations après lesquelles on se demande si on ne ferait pas mieux d’arrêter. S’il ne serait pas plus simple, plus facile de changer de milieu, de quitter ce service voire le monde de la santé. Pour ma part, je me suis retrouvé devant cette interrogation en octobre lorsque je travaillais en réanimation, au milieu d’une journée compliquée. On se demande aisément ce qu’on cherche vraiment, ce qu’on souhaite au quotidien. Si ça « vaut le coup ». On se pose la question des horaires, des week-end, fériés, nuits travaillés, de la considération, de la rémunération. On pense à nos collègues. On repense à certains patients, à des situations particulières.
Après ces réflexions, parfois longues, parfois difficiles, souvent floues, j’ai toujours obtenu le constat que c’était ce milieu de soins qui donnait un sens à mes journées. Je ne sais pas si mes pairs ont le même ressenti, mais je ne m’imagine pas vraiment faire autre chose, travailler dans un autre domaine que la santé. Bien sûr, j’apprécie toujours la photographie, les sciences, l’informatique, la cuisine ou la pâtisserie. Lire. Le cinéma. De là à en faire mon métier, autre chose qu’un étrange rêve, probablement pas. Donc j’essaie de faire au mieux dans ce qui me semble juste.

On a la chance de pouvoir travailler dans des services variés. Je n’aime pas la chirurgie. Des collègues de promotion ne jurent que par ces services. Certains n’envisagent pas de travailler aux urgences quand d’autres rêvent d’une carrière en SMUR. Je ne suis pas sûr qu’on ait une « place » dans ce monde ou un rôle précis à jouer, mais j’essaie de croire que mes journées sont utiles. Il me tient à cœur de progresser, de faire de mon mieux auprès de mes patients et avec mes collègues.

Se souvient-on plus facilement des personnes au destin heureux ? Est-ce que je me rappelle avec plus de clarté de cette dame repartie pour l’Australie après plus d’un mois de réanimation suite à une intervention chirurgicale ou de ce couple dont la femme, victime d’un arrêt cardiaque, n’a pas pu être massée par son mari qui ne pouvait la rejoindre ? De ces patients qu’on ne reverra plus car ils quittent le service en meilleure santé qu’à leur arrivée, sur la voie de la rééducation, ou de ceux qu’on ne reverra plus car ils quittent le service dans le silence de leur corps et dans la tristesse de leurs proches ?
Ce sont des évènements, des histoires, des mots de patients qu’on se raconte et remémore parfois entre collègues, bien plus tard. Lorsqu’une situation nous rappelle quelque chose vécu plusieurs mois plus tôt, quand une anecdote rappelle un souvenir à la mémoire.

Lorsqu’on travaille en journées ou nuits de 10, 12h et qu’on passe donc, sur vingt-quatre heures, davantage de temps à l’hôpital et dans les transports que chez soi et qu’on côtoie quasi-quotidiennement les mêmes personnes, on se raconte beaucoup de choses. Souvent anodines, parfois drôles, quelque fois plus tristes. On fait connaissance petit à petit, certaines équipes sont plus fermées que d’autres. Cette nuit, mes collègues et moi avons parlé de cinéma, d’Avatar qui était pour beaucoup le premier film à exploiter de façon aussi complète des images en 3D et qui conserve sa place de film le plus à succès de tous les temps. Ma collègue aide-soignante évoque après un soin le contenu de sa formation, qu’elle a suivie en 1997. J’avais cinq ans. À cet âge-là, j’étais bien loin d’imaginer les fourmilières de blouses blanches que constituent les hôpitaux.
Je crois qu’il est important de se connaître un peu. Cela nous permet de nous rappeler que nous travaillons avec d’autres êtres humains, pas des machines, et que nous n’en sommes pas non plus. En communiquant on peut mettre un visage, des valeurs, une histoire et une conscience professionnelle derrière une blouse blanche unisexe. L’humain qui travaille avec l’humain. La santé est un milieu forcément particulier, souvent ingrat, pas toujours reconnu ou entendu mais je suis chanceux de vivre tant d’interactions avec les gens, de pouvoir créer une relation de confiance. Je crois même que par moments, l’hôpital me soigne. Enfiler cette tunique blanche m’apaise, me permet d’être calme, de faire mon boulot sans me préoccuper du jugement d’autrui et de laisser mes travaux éventuels au vestiaire.

•••

Je commence ma nuit à 21h, comme dans beaucoup de services qui comptent trois changements d’équipe paramédicale sur la journée :

– Les premiers soignants prennent leur service vers 6:40, pour repartir vers 14:20 ;

– Une deuxième équipe se présente à 14h pour quitter le service après 21h ;

– Enfin, l’équipe de nuit travaille de 21h à 7h.

Dans un premier temps, je prends les transmissions auprès de mes collègues de jour. Parfois, l’infirmière sera accompagné d’un•e étudiant•e qui pourra me transmettre les informations concernant les patients sous sa responsabilité.

Ensuite, tandis que ma collègue aide-soignante prépare son chariot de soins, j’aime bien jeter un œil aux dossiers des patients que je ne connaissais pas lors de ma dernière nuit de travail.

Après cela, nous allons voir tout le monde, accompagnés des deux chariots de soins — celui de l’infirmier, celui de l’aide-soignant —, d’un ordinateur pour effectuer la traçabilité des soins, de l’état du patient et des médicaments. Éventuellement, on sera accompagné d’un tensiomètre. Dans ce service, comme dans toutes les unités de soins intensifs, continus et de réanimation, chaque patient dispose d’un moniteur dans sa chambre permettant de surveiller ses paramètres vitaux, donc pas de tensiomètre à trainer avec soi. On parle de « faire son tour ». Je m’occupe de sept patients. C’est très peu mais en soins intensifs de cardiologie ce nombre est légiféré. Si je ne les connais pas, j’aime bien me présenter en tant qu’infirmier. Nous avons tous la même blouse et j’ai l’impression que c’est un premier pas dans cette relation de confiance. Je contrôle leur état de santé, je m’assure que les pansements compressifs sont bien compressifs. Je leur demande comment s’est déroulée leur journée, s’ils ont reçu de la visite, s’ils on des questions ou besoin de quelque chose. Parfois, je n’ai pas le temps. Je suis pressé par mes soins, par un patient à l’état préoccupant. Parfois, la communication est plus difficile. Parfois, je suis bougon. L’humain avec l’humain. Je crois que j’essaie de faire au mieux.. Si nécessaire, je dégonfle les bracelets gonflables permettant de comprimer l’artère radiale et d’éviter les hémorragies après une coronarographie.

• La majeure partie des patients de ce service sont admis après un SCA, Syndrome Coronarien Aigu, ou infarctus. Les coronaires sont les artères alimentant le cœur en oxygène. Douleur thoracique, malaise, essoufflement, parfois perte de connaissance voire arrêt cardio-respiratoire complet, les signes sont variés. Une prise en charge rapide est nécessaire. Dans la plupart des cas, l’exploration indiquée lorsqu’une souffrance coronarienne est constatée est la coronarographie. Cet examen consiste à insérer une sonde par une artère — souvent radiale, au niveau du poignet, parfois fémorale à l’aine — qui remontera jusqu’aux premiers centimètres de l’artère aorte pour aller explorer les coronaires. Si le médecin constate la présence de thrombus — caillot — il pourra dilater l’artère avec un ballonnet et mettre en place un stent pour maintenir l’artère ouverte. Cet examen nécessite souvent l’injection d’un anticoagulant et une artère saigne aisément, d’où la compression à l’aide d’un petit ballon gonflable.

Une fois que j’ai vu tous les patients, que j’ai donné les éventuels somnifères ou anti-douleurs, que je me suis assuré que leurs perfusions étaient fonctionnelles, que les médicaments s’écoulant dans leurs veines l’étaient dans les quantités prescrites, je prépare les bons d’examens pour les prises de sang du lendemain matin. Au cours de la nuit, je devrai revoir à minuit les patients devant être à jeun pour les examens du lendemain et dans tous les cas, aller voir chaque patient à 1h, 3h, 5h. Entre ces horaires et hors des traitements prescrits, comme cité plus haut : les imprévus. La douleur, l’inconfort, les électrodes ou perfusions arrachées, les envies d’aller aux toilettes, l’entrée d’un nouveau patient, la dégradation de l’état d’un autre. Enfin, avant 7h, il me faudra à mon tour transmettre les informations à la personne qui prendra la relève.

•••

Voilà. Une nuit de finie. Parfois ce sont deux, trois, quatre nuits d’affilée. Tout est loin d’être parfait mais j’aime être infirmier. C’est un métier qui me tient à coeur et je suis fier de faire partie de ce corps soignant que j’essaie de tirer vers le haut. On a la possibilité de se spécialiser, de continuer à se former. On peut apprendre par soi-même, faire évoluer ses connaissances. S’enrichir au contact de personnes plus expérimentées et partager son savoir ou ses habitudes avec autrui. Je ne serai probablement pas infirmier toute ma vie. Mais d’ici là, en attendant que la vie me mène ailleurs, je fais de mon mieux.

 

Horloge

« Oui madame, je l’ai prévenue, elle arrive« .
Ça m’a fait bizarre, la première fois que j’ai du entrer dans le délire d’une résidente. Elle hurlait pour retrouver sa mère. J’avais jusque là dans l’idée du haut de mon unité-d’enseignement-2.6-Processus-Psychopathologiques et de mon ego que c’était « mal » d’entretenir ces pensées, de ne pas les réfuter. Et pourtant, avoir une discussion totalement insensée au sujet de sa défunte mère et de leurs retrouvailles à la gare a semblé calmer et satisfaire la résidente en question.
Tout mot a son importance. « Insensé » n’a de sens que par rapport au référentiel qu’on lui donne. Au vu de la réalité et des faits connus par les soignants, ce qu’elle disait n’avait pas de sens. Au vu de ses bribes de mémoire, c’était aussi sensé que l’heure qui avançait.

Ça me remet en mémoire un cours de sciences humaines donné en PACES durant lequel un chevelu et charismatique professeur nous avait balancé les notions de bien et de mal, en nous indiquant bien qu’on ne peut pas prétendre savoir ce qui est bien pour la personne dont on s’occupe. Fichtre alors.
Elle seule le peut et c’est pourquoi la santé est un monde d’incertitudes et de certitudes bousculées et réarrangées.

Qu’est-ce qu’on dine ?
Je ne sais pas… Surprise !
J’espère que ça sera une bonne surprise… Malheureusement dans la vie il y a plus souvent de mauvaises surprises que de bonnes surprises, croyez-en mon expérience de 90 ans !

Peut-être que ce qui est « bien » pour la personne évoquée plus haut, c’est de la conforter dans ses pensées irrationnelles à nos yeux. Elle ne serait pas la première à s’évader dans un monde qui lui est plus agréable.
« Espèce d’imbécile ! »

 

thoughts_of_purpose_by_the_mad_march_hare-d4m1rx2

 

Durant cette première année d’études d’infirmier, on ma envoyé sur trois lieux de stage différents qui m’ont permis de côtoyer la vie à ses deux extrémités. Dans un premier temps, l’établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes — c’est plus imposant que de simplement dire « EHPAD » dont on ne connaît presque plus le sens — puis, dernièrement, la crèche. Avec un hiatus chirurgical entre les deux.

Quand je vois les yeux bleutés de Raphaëlle s’écarquiller et un rire se dessiner lorsque je fais avec prouesse et prestidigitation disparaître une balle de ma main, je ne peux m’empêcher de lui imaginer un avenir. De faire des hypothèses et de tirer des plans sur la comète de sa petite tête blonde. On ne peut pas vraiment s’empêcher de juger la personne qu’elle pourrait devenir alors qu’au final, on n’en sait rien.
Je crois qu’en maison de retraite, une sorte de convention tacite nous pousse à refuser de savoir.

 

« Une fois avec un interne on a compté le nombre d’années depuis que j’étais arrivée ici mais on n’a pas trouvé le même nombre »

 

Il y a celles et ceux (moins nombreux, les ceux, une histoire d’espérance de vie) qui font le décompte des années passées.
Celle qui ne se souvient pas du jour passé ni de celui à venir. Qui est « arrivée il y a quelques semaines, je vous assure !« .

Forcément, il y a aussi celle qui déprime et attend. On sait ou ne sait pas ce qu’elle attend, recroquevillée dans son lit les yeux fixés sur la fenêtre. Le passage d’un oiseau, d’une oie sauvage avec laquelle voguer un peu plus loin.

 

« Moi je l’aime bien mon fauteuil mais bon, vous savez, avec le temps on se lasse. »

 

Je ne pense pas être capable de travailler en maison de retraite sur le long terme. Trop de temps pour s’attacher à ces résidents et à leurs histoires.

« J’avais 13 ans, on m’a confié [mon frère] au sortir du berceau. Mon père, c’est lui qui avait fait l’accouchement, il m’a dit « tiens, maintenant c’est à toi d’élever les enfants ». Et de nous deux c’est lui qui est parti, qui est allé au paradis en premier »

 

Assez étrangement, alors que je venais de m’esquinter le doigt avec une porte qui se fermait, l’infirmière qui s’occupa brièvement de moi me dit « il faut faire attention à toi avant de faire attention aux autres ». Grmpf, je n’ai pas l’habitude de penser dans cet ordre.

Et puis une autre infirmière m’a raconté son burn-out après plus d’un an de nuit à temps complet, sans vacances, par manque d’effectif. « Je dormais plus« .

Peut-être que prendre soin de soi, ça permet de prendre soin de la façon dont on s’occupera d’autrui à l’avenir.

 

« Mais vous savez, j’habite pas là moi, je suis de passage. »

 

Nombreuses sont les personnes âgées qui se mettent en position foetale lorsqu’on les couche. Genoux recroquevillés et bras contre le coeur. Peut-être pour rechercher une relative sécurité dans un monde et un corps qui ne leur appartient plus totalement.

On nous dit toujours que dans une chambre, le lit constitue l’espace vital, personnel et inviolable du patient. Il est donc formellement interdit de s’asseoir sur un coin du matelas, que ce soit pour un soin, pour mettre des bandes de contention, pour discuter. Et pourtant, on envahit en permanence cet espace. Que ce soit pour réveiller et relever les résidents le matin, pour une toilette. On envahit leur chambre à intervalles réguliers. Sans être agressifs, mais présents.

 

« Ça me fait plaisir d’entendre parler. Non pas de saisir ce qui est dit, mais d’entendre quelqu’un. »

 

6232152623_e13277a876_o

 

Au final, avec leur quasi-siècle, ces personnes âgées sont peut-être celles de toute l’humanité qui ont tout compris. Avec leurs morceaux de passé recollés, elles parviennent à remettre naturellement en question un concept bêtement humain, celui du temps qui passe. Pourquoi un délire ne serait-il pas une nouvelle réalité ? Quel mal y a-t-il à cela ?

Des souvenirs souvent éphémères et régulièrement erronés, quelque chose que j’ai aussi rencontré parmi les bambins de la crèche. Eux aussi ont une imagination débordante qu’ils mettent à profit non pas pour s’évader d’une réalité, mais pour s’en construire une. Ils n’ont que partiellement conscience du monde qui les entoure et l’accueillent à leur façon. Il est rempli d’adultes, ce n’est pas intéressant. Autant s’appuyer sur un brillant esprit — le sien — pour façonner le décor.
Ce monde magique où frotter sur un coude après un coup fait disparaître toute idée de blessure.
Cet univers où les auxiliaires de puériculture font étonamment office de parents de substitution durant la journée. C’est assez surprenant, la relation qu’il peut y avoir avec un enfant alors qu’en milieux hospitaliers enfant et adulte on prône un contact réduit. Un contact distant, étrange paradoxe.

 

J’aimerais bien pouvoir jeter un oeil dans l’esprit peut-être pas si brumeux de toutes ces personnes. Curiosité de savoir quel sens et quel but donnent-ils à leur existence. L’humain me fascine et je ne peux me contenter de soins techniques. C’est aussi pour cette raison que j’ai hâte de passer en psychiatrie, pour avoir encore d’autres vies à écouter, d’autres univers à découvrir. C’est important pour moi, de vivre de nouvelles expériences. Qui a fini par tracer la ligne entre l’Homme sain et l’Homme dément ?

 

Paradoxalement, je n’ai pas tellement hâte de reprendre les cours de psychopathologie. Je n’aime pas placer l’humain dans une case et partir avec des a prioris. Une expérience intéressante serait aussi d’aller voir l’un de ces patients et d’apprendre à le connaître sans avoir rien lu de son dossier. Se baser sur sa version de la réalité. Un point de vue supplémentaire est toujours bon à prendre.

 

Et si je m’envolais ? C’est une idée, ça, que je me laisse pousser des ailes.

 

7589368584_68bf0a7dc6_k

 

Sarh — Venise

Philosophie du bord du lit

Pour peu qu’on prenne le temps de les écouter un peu, les patients ont beaucoup de choses à dire. Parce que lorsqu’on est allongé sur le même lit depuis des années, qu’on voit tourner les mêmes aide-soignants et que les mêmes émissions passent à la télé, il faut être très patient. Du coup, l’esprit tournicote et parfois, une phrase ou une autre jaillit lors d’une bien trop brève discussion avec une blouse blanche.

 

« Ah, vous savez, on vieillit un peu tous les jours »

« Vous voyez dans la vie, on croit une chose c’en est une autre. J’avais tout pour être heureuse et mon mari est soudainement décédé d’une crise cardiaque. »

« -Mme Allô, ça va ?
– Oh ben oui, j’attends !
– Vous attendez quoi ?
– Le monde… Que le monde tourne ! »

« Mon mari était chez les zouaves à l’arrivée ! »

« Je perds le Nord. Ma vie est un énorme bazar. »

« L’OxyContin faut lui donner quand elle en a besoin. Ce serait un gamin de 18 ans on ferait gaffe mais là… »

« -Bonsoir madame, comment vous appelez-vous s’il vous plaît ?
-Attendez, je vais regarder sur ma serviette car je ne m’en souviens plus. »

Devant son verre d’Efferalgan effervescent.
« C’est un peu comme du champagne en fait ! »

 

 

Ces patients sont un antidote aux pensées négatives et égarées. C’est aussi pour ça qu’on considère être en formation perpétuelle. Même une fois en exercice, on n’en finit pas d’apprendre de nos rencontres.

Par moments, il y a des dialogues cachés et silencieux. Petite tête souriante et pleine de cheveux gris qui vous adresse, l’espace d’un instant, un sourire rempli de mélancolie.

Prendre soin m’apaise. On m’a déjà dit qu’étant stressé, j’avais fâcheuse tendance à parler vite sans suffisamment articuler. Le constat est en revanche le suivant : en enfilant une blouse blanche, je n’ai plus peur des autres.

Mon expérience est certes limitée puisque je ne suis pour le moment passé qu’en EHPAD, j’ai d’autant plus hâte de vivre une expérience de court séjour, pour faire encore plus de rencontres.

 

Le tour de change de l’après-midi. C’est l’instant à la fois humain et déshumanisant de la journée. « Je fais Mme X. » Les patients ne veulent pas, ou qu’à moitié. Je suis encore une fois admiratif du courage dont ils doivent faire preuve pour admettre leur dépendance vis-à-vis de soins si intimes. Ils ne veulent pas et on ne veut pas non plus. Certains aides-soignants le font machinalement, d’autres aimeraient tellement les voir tous guérir, marcher à nouveau, rire et parler que ça en devient presque insupportable de leur faire subir ça. A leur place, comment réagirait-on ?

Dans la catégorie « étudiant », famille « bébé infirmier », je demande le « bisounours ». Je rêve affectueusement d’un hôpital qui fasse tout et donne toute sa magie pour soigner chacun des patients emprisonnés dans ses couloirs.

 

Baptiste Beaulieu émet l’hypothèse que les soignants ne sont pas ceux à être le plus attirés par la détresse — ce serait une addiction inhabituelle — plutôt que ceux ayant le plus peur de la mort.

Sauver le monde entier et rendre heureux ses 7 milliards de co-terriens, c’est un beau rêve.

 
4

Illusions, par Julie de Waroquier

 

Bien sûr qu’on ne peut pas l’atteindre à la seule force de ses bras. On ne fait qu’apporter une pierre à l’édifice. Chacun la porte avec ses gants poudrés, son histoire et son projet d’avenir sous le bras. Parfois, les gens changent mais les briques restent, ce n’est pas si facile de les déloger.

On ne peut pas reprocher à des êtres humains cachés sous leurs blouses d’être friables et sensibles. Il nous est toujours demandé de faire preuve d’une totale impartialité de jugement, mais comment peut-on favorablement répondre à une telle demande quand c’est d’un être humain qu’on s’occupe ?

En tant que soignants, on doit faire intervenir nos valeurs, donner toute notre nature humaine dans les soins qu’on fournit et non pas seul un corps exécutant. Il faut juger un patient pour le comprendre, faire vibrer notre corde de sensibilité humaine pour disposer d’un regard au même niveau que le sien afin de saisir le sens de ses propos. Cest là que l’unité d’enseignement de psychologie qu’on suit pendant notre formation est plus qu’intéressante.

Finalement, on essaie de définir l’Homme en mettant un trop-plein de mots sur sa façon d’être. Comme toujours, on le range dans des cases par crainte de ne plus le comprendre. Cependant, qui dit humain et soin dit interaction. Donc autre humain. Communication, les mots sont à comprendre plus qu’à entendre et à recopier dans les transmissions pour l’infirmière de nuit.

 

Etrangement, je constate assez fréquemment que le soignant a raison. Il arrive que des infirmiers rejettent les demandes d’un soigné, les mettent de côté avec un brin de supériorité socialement acquise. C’est dommage. Je n’ai pas assez d’expérience ou de maturité pour juger de la justesse de ceci, du droit de refuser et de dire non. De mon point de vue de petit poussin, je trouve simplement cela dommage.

 

A ce qu’on m’a dit à la fin de mon stage précédent, je rajouterai ceci :

« Reste humain… Et n’oublie pas que tout patient le reste aussi. »

 

Ásgeir – Going Home

Métronome

Do, ré, mi, fa.

Une vie, c’est comme une longue partition. Ça débute par une clef qui donne la tonalité et le top départ. Il y a certaines compositions qui sont tellement riches en sons qu’on dirait presque de l’improvisation, alors qu’en réalité ces notes sont si précisément ajustées.

La partition de mamie Boulangerie était un beau calligramme qui apparaissait en forme de croissant, de coeur, c’était laissé à la libre interprétation de l’observateur.

Une partition, une fois jouée, peut donner des fausses notes. Ça existe et c’est normal. L’erreur est humaine, elle arrive aussi au sein du corps humain. Crabe. Je ne sais même pas pourquoi on rapproche un animal aussi moche que le crabe d’une maladie aussi difficile que celle au nom imprononçable et presque tabou de cancer. Une double croche se fait la malle et décide de n’en faire qu’à sa tête. Elle n’écoute plus ce qui lui est intimé par le chef d’orchestre, elle creuse son chemin à travers le papier à musique, à travers la peau, les clefs de sol et les organes des musiciens.

 

Mamie Bou était elle-même musicienne. « J’ai tout donné« , nous dit-elle. « Jusqu’au bout, j’ai tout donné pour les autres« , en tendant les papiers correspondant à sa demande de faire don de son corps à la science. « Si ça peut en sauver d’autres…« , conclut-elle.

Ancienne aide-soignante, elle sait qui elle est et ce que ça implique pour les soignants. Plus ou moins bougonne, elle nous accueille chaque matin afin que son grand et laborieux pansement soit renouvelé et remis au propre. En avant la musique.

« J’ai pris mon cachet à 3h et j’en ai repris un en sortant de la douche », nous dit-elle en nous montrant les trois papiers vides sans oxynorm*. Il y a des lieux où on appelle cette prise en charge les « soins de confort ». Le traitement antalgique à la demande.

 

 

Sol, la, si, do.

Mamie Bou porte bien son nom car en plus d’aimer les croissants, c’est un gâteau. Une fleur qui fâne. Sa peau se craquelle comme une pâte avec trop de levure qui aurait cuit trop longtemps. Il y a des ratures sur la partition, des essais, d’autres essais, les compresses qui s’accrochent dans les plaies.

Les infirmiers ne sont pas que des correcteurs mettant du blanco sur le papier pour en cacher les erreurs. Ils doivent connaître la musique. Un minimum, histoire de savoir vers quelle note se diriger. L’idéal étant de connaître l’air entier de la partition qu’on nous présente.

 

Néanmoins, parfois, on oublie. Parce que la musicienne est épuisée après son dernier concert et bien silencieuse, on oublie qu’elle est présente sous nos gants de latex et on soigne au lieu de prendre soin.

On s’occupe seulement des fautes, des notes en trop, des lésions cutanées en oubliant que c’est toute une richissime partition qui se cache sous cet épiderme. Que ce soit par une légère et discrète plainte lorsqu’elle a plus mal que « là c’est 10 sur 10, la douleur, c’est bien parce que je peux pas monter plus haut » ou part un « ah, vous avez bien choisi votre vocation, vous faites ça très bien« , une seule mesure, un seul mot suffit à se rappeler qu’on s’occupe d’une femme et pas seulement d’un bout de peau.

L’image du corps est importante chez tout patient quels que soient son âge et sa situation médicale. Une partition sera toujours plus belle si elle est écrite sur un papier neuf que sur un cahier de brouillon. Même si c’est « Au clair de la Lune« .

 

 

Mamie Bou m’a mis au défi, aujourd’hui. Si je parvenais à réaliser son pansement comme la veille sans lui faire de mal, j’aurais droit à un croissant. Ce genre d’attention est tellement adorable qu’elle en deviendrait presque gênante. Je ne sais pas encore gérer les témoignages d’affection que fournissent parfois certaines personnes.

Du haut de mon exposé sur W. Hesbeen qui a développé la différence entre soigner et prendre soin, Mamie Bou me donne la claque de l’année et me fait la leçon. Par cette attention gourmande, j’apprends qu’on peut soigner en prenant soin. Que pour qu’un soin soit bien réalisé, il ne doit pas dissocier les deux.

 

La vie, c’est une longue partition. Elle a nécessairement un début et une fin. L’entrée en matière, le crescendo jusqu’à amener le coeur de la composition qui dure autant de temps qu’il le faut, et l’accompagnement paisible vers la clôture de cette oeuvre vivante et pétillante. Un passage où les musiciens essaient d’oublier que le silence se rapproche.

Silence, soupir, c’est étrange comme ces mots sont liés. Serait-on inconsciemment revenus à l’époque où le décès était principalement noté par l’arrêt cardio-respiratoire, par le silence ?

 

Ce soir, j’ai fait mes adieux à mamie Bou. Elle m’a demandé mon adresse « pour pouvoir correspondre, ce serait une bonne chose« . Je ne lui ai pas donné, pas le droit de s’impliquer. J’ai beaucoup parlé avec elle, promis de prendre de ses nouvelles, on s’est mutuellement rassuré, je n’ai pas pleuré, pas le droit. Mais j’étais ému. J’ai écrit ces mots au crayon de papier sur mon carnet de notes, ils sont trop éphémères. Quand on est soignant, on rencontre trop de monde. Je crois qu’on a tendance à tous les oublier à moitié.

 

La conclusion de ce stage me fut donnée par une collègue, infirmière depuis la nuit des temps : « Reste humain. »

 

Endlessly — Muse

* contient de l’oxycodone, substance proche de la morphine.

La leçon

C’est vraiment une étrange sensation d’avancer, pour une fois. Après deux années passées à stagner sur les mêmes bancs du même amphi sans fenêtres, voir un peu de soleil fait du bien. A force de relire les mêmes chapitres, encore et encore, on oublie que le temps continue de défiler hors de la BU. Et se faire assomer par la trotteuse n’a jamais été aussi vivifiant.

 

Apprendre est un plaisir. Arriver sur un lieu de stage inconnu avec appréhension, c’est normal. Surtout quand on n’a pas de casier dans le vestiaire et qu’arriver en habits de ville dans le service donne la sensation d’être passible de la prison à vie.

Mais avec le temps, les règles s’assouplissent. « Non mais on le fera demain, t’inquiètes« . Et on trouve un casier, voire même un badge pour y accéder. On se rend rapidement compte que les protocoles de soin amoureusement appris durant trois ans sont rarement parfaitement appliqués. Manque de temps, manque d’envie, « manque de nécessité« .

 

Les aide-soignantes n’ont pas le temps, te laissent devant un patient à peu près valide avec une paire de gants trop petits, trois gants de toilette et demi, avec pour seule consigne « tu commences par le haut, tu finis par le bas et tu fais comme pour toi !« . Et puis elles repartent se casser le dos avec leur tour de change.

 

L’apprentissage, c’est aussi paniquer lorsqu’une patiente te dit avec moult tremblements qu’on lui a coupé les doigts et qu’elle ne les sent plus, avant que l’IDE ne t’apprenne qu’elle est démente et sent parfaitement ses doigts.

C’est répondre avec stress au « bip biiiiiiiiip bip » incessant de la 107P, qui demande à ce qu’on lui monte le volume de la télé.

C’est trouver sa place au sein de l’équipe, tout proche des infirmiers, mais pas trop près des médecins non plus.

C’est respecter les autres puis se respecter soi. C’est ne pas apprendre à écouter ni participer aux bruits de couloir.

 

Le lien d’un aide-soignant avec son patient est particulier. Lorsque ce dernier est souillé, on imagine qu’il a du mettre de côté une bonne part de la considération qu’il a pour lui-même, n’étant plus apte (ou autorisé) à s’occuper de lui-même. Accepter  qu’un autre, un inconnu en blouse blanchemaispastrop, s’en occupe.

Du côté de l’AS, il est difficile de trouver le compromis entre l’abstraction qui est à faire du dégoût qu’on pourrait — humainemement — ressentir et le rappel que c’est d’un humain qu’on s’occupe, de son prochain. Son égal. Il convient de le faire avec compétence et gentillesse De comprendre autrui, peut-être en se disant qu’un jour on sera à sa place.

 

Apprendre, c’est aussi comprendre l’hôpital. Voir que d’un côté existe la vie ! La maternité, par exemple.

Un jour, en radiologie, une demoiselle d’à peu près 18 ans venait pour une radiographie du rachis. Afin de bien placer l’appareil, le manipulateur a projeté des radiations en continu pendant quelques secondes afin de voir ce qu’il obtiendrait comme cliché. Ça se traduisait à l’écran par une vidéo aux rayons X de ce corps qui tenait debout contre la plaque*. Forcément, Miss Issipi était vivante donc respirait. Et voir un coeur qui bat, savoir que ça correspond à la vie de quelqu’un, son vécu et son avenir, c’est beau. Vraiment beau. Ça fait le lien entre la réalité du soin qu’on procure et la notion abstraite qu’est la vie.

 

Et que de l’autre côté existent le décès et la tristesse. A l’oral d’entrée en IFSI, la phrase suivante est beaucoup ressortie de mon échange avec le jury : « il faut apprendre à vivre avec sa frustration« , en tant qu’infirmier. C’est être conscient de la réalité et des impossibilités du métier, se rendre compte que la sacro-sainte médecine n’est pas toute-puissante.

Et puis en EHPAD, il est rare de voir des patients quitter le service tout sautillants.  Le matin, après les transmissions et la préparation des petits déjeuners, on va réveiller les patients et les installer pour le susnommé premier repas de la journée. Et parfois, ils ne se réveillent pas.

On a beau être novice dans le milieu, face à la situation, on comprend vite. Mais pour le coup, je crois que je n’ai pas réalisé. Cette fois, je n’ai pas réussi à faire le lien entre la réalité de ce que je voyais et la personne que c’était.

 

Ces deux points opposés de l’hôpital sont pourtant unis dans une même optique, avec un même sens. Le soin, c’est lier la personne à sa pathologie, en n’oubliant ni l’une ni l’autre, à aucun moment. C’est l’amour pour notre prochain, la neutralité de jugement, l’empathie face à la souffrance d’autrui et cette omniprésente volonté d’aider.

Je suis encore jeune et ça changera peut-être (probablement) à l’avenir, mais je n’espère pas. C’est peut-être niais. Mais être soignant, ce n’est peut-être pas seulement un soin, un acte, une toilette. C’est peut-être être un peu amoureux.

L’amour de ma vie, c’est la santé !

 

 

 

* mes excuses pour le vocabulaire approximatif !

Le grand frisson

Ça fait quand même vachement peur, un amphi.

Avant d’y entrer en ce beau jour de la mi-septembre, on était confiant. Evidemment, puisqu’on l’avait d’ores et déjà apprécié du regard durant les portes ouvertes, il y a quelques mois. Mais là, avec le murmure des 600 étudiants qui grincent sur leurs chaises rouillées, l’atmosphère est radicalement différente. Et puis il n’était pas aussi grand, la dernière fois.

  

Ça fait quand même vachement peur, un doublant.

Ça juge d’un regard légèrement arrogant et amusé les primants qui grimpent avec difficulté les marches trop longues des allées de l’amphi. C’est plus ou moins confiant, plus ou moins préparé à l’année qui va suivre. Plus ou moins sérieux. Plus ou moins seul, aussi. Et plus ou moins à la place qui ne lui est pas attribuée. Bah, on s’arrange toujours.

Mais faut pas croire, dans le fond les doublants sont stressés.

  

Parce que ça fait quand même vachement peur, une deuxième Paces.

On essaie de ravaler ses a prioris, de repartir du bon pied en oubliant son échec de l’an dernier. Que ce soit à une place ou à 485 rangs près, ça reste un échec, qui est parfois difficile à admettre. On peut la jouer avec un visage amusé et fier devant les primants et ses consorts carrés, pourtant, on tâche de rester concentré. Il s’agit de ne rien louper, cette fois. Si on veut réussir, aucune erreur n’est acceptable. Difficile de croire qu’on a la force d’être le meilleur.

« Il y a vraiment trop de nouvelles têtes… »

On se rend compte avec un petit frisson que oui, ces primants d’un an plus jeunes sortant tout frétillants du bac ont déjà vu en terminale une part des cours. Notamment en chimie et en biologie, dont les connaissances pré-bac sont de plus en plus poussées, d’année en année. Désavantage.

  

Ça fait quand même vachement peur, une salle de concours.

Le terme propre serait un hall. Un grand hall, habituellement utilisé pour de grandes expositions pleines de lumière et de bruit. En décembre, il se remplit d’étudiants inquiets et apathiques, de fauves prêts à se jeter l’un sur l’autre pour une précieuse place au sein du précieux numerus clausus. C’est l’un des rares moments où la promo se retrouve dans sa totalité au même endroit, et où on prend pleinement conscience de la difficulté de la tâche.

« Si je prends seulement les étudiants de la zone A2, le numerus clausus est déjà plein. »

  

Ça fait quand même vachement peur, l’avenir.

Il est beaucoup trop incertain quand on passe une ou deux années au sein de la Paces. On craint ce futur qui est beaucoup trop flou pour qu’on puisse lui donner des caractéristiques précises, à l’inverse de cette folle année où on ne nous apprend que ça, à apprendre par coeur des chiffres qui n’ont pas de sens.

  

Ça fait quand même vachement peur, l’avenir.

Parce qu’il arrive un instant où il est beaucoup plus tracé. Seulement, ce n’est pas forcément dans la direction souhaitée. C’est mathématique, la majorité des candidats à une deuxième année d’études en santé ne franchira pas le concours de première année. C’est l’échec. Et quand on voit pour la deuxième année consécutive « Ajourné » à droite de son numéro étudiant, on a le coeur qui fait un hoquet.

« Mince. »

Mais faut pas croire, dans le fond les échecs ne sont pas une fin.

Le Bien, la Brute et…

« Est-ce que ça fait mal si j’appuie là ? »

En réponse à cette question, certains patients vous répondront oui, d’office, quand vous lui effleurerez la peau. Le fait est que la notion de douleur est joliment subjective et que c’est donc difficile d’en juger quand on est soignant.

 

Comme on l’a appris en cours de P1, on peut interpréter des signes de la douleur, comme une augmentation de la fréquence cardiaque ou respiratoire, un visage plus ou moins crispé… toutefois, la douleur elle-même reste imperceptible à notre savant doigté (para)médical.

D’autres préféreont répondre non. L’âge et la vieillesse les ont usés jusqu’à la moelle et ils seront trop fatigués pour réagir. Certains sont aussi conscients du fait que, quoi qu’il en soit, le geste sera accompli. Donc tant qu’à faire, « autant souffrir un coup et aller vite, ‘paraît que c’est pour mon bien, qu’y disent« .

 

Je ne sais pas tellement quelle foi placent encore les patients en la sacro-sainte médecine après des semaines, des mois et parfois des années passées sur un lit d’hôpital. Je ne suis pas sûr que les soignants y croient plus qu’eux. En service, lors des transmissions entre équipes, au moment de l’énonciation des différents traitements, j’ai parfois la sensation qu’on ne se préoccupe pas assez de l’avenir. On coche des cases par rapport à ce que les internes ont appris dans leurs bouquins. On s’occupe d’un symptôme après l’autre, oubliant un peu trop facilement que le but est de — à mon innocent et candide avis — guérir.

 

Avec le temps viennent l’habitude et parfois la fatigue, avec cet ensemble vient la mécanique des gestes éternellement répétés, puis la difficulté à changer et finalement… un peu de brutalité, parfois. Enfin ce n’est pas le mot juste, de brusquerie plutôt.

Pour se faciliter la tâche, finir plus rapidement sa journée, l’un sera un peu plus vif dans ses gestes. Parce que le caractère du patient ne lui revient pas, il sera moins cool avec.

J’ai peut-être tort d’abuser de ma patience et de me plier aux demandes des patients, mais ça me semble normal si ça peut faciliter leur séjour. Un peu de gentillesse n’a jamais tué personne.

 

Récemment on m’a adressé quelques remontrances, car -« mais Petite Mensualité, il n’y avait que des barquettes individuelles, c’était pas la peine de mettre les plats dans des assiettes ! »

-« Oui mais pour le bien du patient… »

-« Y’a pas de bien du patient ou quoi, ça rajoute de la vaisselle. »

Ah, la candeur des premiers jours.

 

Travailler en hôpital devrait être une expérience obligatoire, un peu comme la JAPD. Ça apprend l’humilité de se retrouver confronté à ce qu’on pourrait potentiellement devenir dans le cas où une veine claquerait au mauvais endroit.

Peut-être qu’on a hâte de rentrer chez soi, que le patient est désagréable, raide comme un manche à balai et incontinent. Mais, dans la relation de soin — de confort ou médical —, le soigné comme le soignant ont tout à gagner si on devient à son tour un peu plus… patient 🙂

 

Wait — M83

La première fois.

« Et toi, dis papi, c’était comment la première fois que t’es allé à l’hôpital ? »

Nous allons nous attarder un peu sur la tournure de cette phrase. « T’es allé » signifie un processus actif. Volontaire. Pas passif, traîné par une maladie, une blessure ou autre. La distinction est primordiale à mes yeux, par rapport au « j’ai du aller à l’hôpital ».

   

La première fois que je suis allé à l’hôpital c’était en plein été. Sub solem. Alors que je m’approchais du bâtiment en forme de croix, je ne me disais qu’une chose. « C’est par où ?« . Dans les couloirs éthérés se menaient avec une aisance troublante des blouses plus ou moins longues, plus ou moins seules, plus ou moins blanches. Avec tout plein de sigles dessus. ASHQ, IDE, PH.

Parvenant à me frayer un chemin à travers ces extra-terrestres jusqu’à un guichet d’accueil (« le numéro 172 au guichet B« ), je demandai avec inquiétude mon chemin jusqu’au service de neurologie. La personne me faisant face s’empressa de m’indiquer avec une légère touche d’amusement que ce service se trouvait bien évidemment « au bout du couloir sur votre gauche, puis à droite après les ascenceurs du personnel, au troisième étage et ce sera dans l’aile sud« . Manque de bol, j’avais oublié mon carnet pour prendre des notes. Se repérer dans un hôpital n’est pas une chose si facile pour un néophyte, il y a trop de couloirs, trop d’intersections. C’est pour ça que certains sont toujours en retard, ils se perdent en sortant des vestiaires.

Je parvins tant bien que mal à suivre l’itinéraire à l’aide de quelques panneaux judicieusement placés pour arriver devant les portes grandes ouvertes dudit service. Avançant timidement entre les deux murs du long couloir, j’allais à la rencontre de celle qui allait être ma tutrice pour les jours à venir. Après les présentations et explications qui étaient d’usage, elle me tendit une liste des patients avec leur régime alimentaire et, griffoné à côté, ce qu’ils prenaient au petit déjeuner. Elle dit ensuite deux phrases qui achevèrent de faire grimper mon stressomètre.

« Bon alors tu vérifies bien ce que tu leur donnes parce que sinon ils peuvent s’étouffer et mourir. »

« Demain matin je serai pas là donc tu seras tout seul. »

Ô joie.

   

La confrontation avec un patient est une relation très particulière mais clairement enrichissante. Quand on entre dans une chambre avec pour objectif de prendre soin de la personne à laquelle on fait face, avec sa blouse blanche,  son appréhension dissimulée et un sourire, on se sent différent. Je ne sais pas tellement si on cesse d’être l’humain lambda qu’on est avant de franchir la porte. Et puis déjà, qu’est-ce qu’un humain lambda ? C’est réducteur de ramener l’Homme à un standard. En plus, λ, sans rire. C’est bissextile.

Peut-être qu’aller vers son prochain pour, bêtement, l’aider à se lever, lui apporter de quoi déjeuner, de quoi lire, parfois simplement pour donner libre cours à ses envies de discuter, c’est tout simplement être humain. Qu’un soignant a décidé de faire de son humanité son travail.

   

Je me rappelle une patiente sévèrement atteinte, par moments démente et ne pouvant plus se mouvoir. Sa voisine de chambre appelle, j’accours et elle me signale que ladite Madame demandait quelque chose. Effectivement, elle avait faim. Un rapide coup d’oeil à la liste griffonnée, une question à l’infirmière et je m’en vais chercher ma gelée sans sucre dans le frigo. Goût fraise. Avec la cuillère en plastique. Forcément, elle ne pouvait pas la manger seule donc je lui ai donné. C’est étrange à raconter avec le recul. C’était un instant quasiment anodin lorsque je l’ai vécu, mais avec le recul c’est au contraire fort. Et riche en émotions de s’en souvenir.

Je me souviens surtout de la voisine — celle qui avait appelé, vous aurez compris — qui me dit, alors que j’aide la Madame à manger, « C’est beau c’que vous faites. Ça se voit, vous êtes fait pour. »

Depuis ce jour, j’essaie de ne pas la décevoir.

Premier jour.

Ce blog débute au lendemain — ou presque — d’une première année de médecine. De deux, en réalité. Cette année qui dans l’esprit collectif fait trembler ceux qui ont une vague idée de ce dont il s’agit.

Une masse de connaissances potentiellement qualifiable de dantesque, des cases à cocher et une BU. Avec des livres qu’on ne regarde pas, par manque de temps et d’envie. Sauf les atlas d’anatomie, la plupart du temps absents des rayons.

Des amphis pleins d’étudiants, plusieurs fois par jour, avides de recopier chaque mot du professeur avec une exactitude perverse. Mais c’est ce qu’il faut ! Accumuler des mètres d’épaisseur de différents cours, et en connaître le plus possible sur le bout des doigts à la fin de chaque semestre. C’est que la machine à concours est gourmande mais qu’elle prend soin de sa ligne pour n’avaler que les copies qui s’approchent au mieux de ce qu’on lui a dicté. Ben oui, on ne voudrait pas de praticiens inexacts ayant coché les mauvaises cases, pensez-vous !

Alors on bosse pour se soumettre aux lois impartiales de cette première année. Parfois, « on comprend vite mais il faut nous expliquer longtemps« , donc on recommence histoire d’être sûr de les comprendre. Et puis, au bout d’une ou de deux années méchamment clonées, on finit par dire adieu aux bancs de l’amphi qui sont trop loin des tables. Parce que ça va bien cinq minutes mais ça finit par être crevant.

Tous les ans, il y en a 235 qui s’en tirent avec succès et honneurs, rejoignant la deuxième année de médecine. Et tous les ans, il y en a qui restent sur le carreau, se prenant dans le pif le panneau des résultats. « J’suis trop p’tit j’vois pas mon numéro chez les admis ! »

Pour les premiers, une voie longue mais délicieuse, parée d’embûches mais à l’objectif — paraît-il — noble et beau. Pour les autres, il faut chercher.

Certains, pas forcément convaincus par leur envie, leur vocation, leurs parents, iront trouver un sens à leurs études dans un domaine aux antipodes de la santé. D’autres le feront parce qu’ils ont perdu leur énergie et que ce n’est pas si simple de la retrouver.

Une dernière portion d’étudiants persévérera. Alors que ce même système de formation en santé leur aura foutu un énorme pied-de-nez, ils retourneront à la charge. Peut-être, tenteront d’autres concours.

 

L’important est que nul n’ait honte de ce qu’il est amené à devenir. L’important est de se rendre compte que la vie est comme un long fleuve pas si tranquille : on aura beau changer de cours, on finira toujours par se jeter dans l’océan.

L’important est de se rendre compte que reçu ou non, quelle que soit la filière qu’on emprunte après la Paces, lorsqu’on avance, la vie commence.