Métronome

Do, ré, mi, fa.

Une vie, c’est comme une longue partition. Ça débute par une clef qui donne la tonalité et le top départ. Il y a certaines compositions qui sont tellement riches en sons qu’on dirait presque de l’improvisation, alors qu’en réalité ces notes sont si précisément ajustées.

La partition de mamie Boulangerie était un beau calligramme qui apparaissait en forme de croissant, de coeur, c’était laissé à la libre interprétation de l’observateur.

Une partition, une fois jouée, peut donner des fausses notes. Ça existe et c’est normal. L’erreur est humaine, elle arrive aussi au sein du corps humain. Crabe. Je ne sais même pas pourquoi on rapproche un animal aussi moche que le crabe d’une maladie aussi difficile que celle au nom imprononçable et presque tabou de cancer. Une double croche se fait la malle et décide de n’en faire qu’à sa tête. Elle n’écoute plus ce qui lui est intimé par le chef d’orchestre, elle creuse son chemin à travers le papier à musique, à travers la peau, les clefs de sol et les organes des musiciens.

 

Mamie Bou était elle-même musicienne. « J’ai tout donné« , nous dit-elle. « Jusqu’au bout, j’ai tout donné pour les autres« , en tendant les papiers correspondant à sa demande de faire don de son corps à la science. « Si ça peut en sauver d’autres…« , conclut-elle.

Ancienne aide-soignante, elle sait qui elle est et ce que ça implique pour les soignants. Plus ou moins bougonne, elle nous accueille chaque matin afin que son grand et laborieux pansement soit renouvelé et remis au propre. En avant la musique.

« J’ai pris mon cachet à 3h et j’en ai repris un en sortant de la douche », nous dit-elle en nous montrant les trois papiers vides sans oxynorm*. Il y a des lieux où on appelle cette prise en charge les « soins de confort ». Le traitement antalgique à la demande.

 

 

Sol, la, si, do.

Mamie Bou porte bien son nom car en plus d’aimer les croissants, c’est un gâteau. Une fleur qui fâne. Sa peau se craquelle comme une pâte avec trop de levure qui aurait cuit trop longtemps. Il y a des ratures sur la partition, des essais, d’autres essais, les compresses qui s’accrochent dans les plaies.

Les infirmiers ne sont pas que des correcteurs mettant du blanco sur le papier pour en cacher les erreurs. Ils doivent connaître la musique. Un minimum, histoire de savoir vers quelle note se diriger. L’idéal étant de connaître l’air entier de la partition qu’on nous présente.

 

Néanmoins, parfois, on oublie. Parce que la musicienne est épuisée après son dernier concert et bien silencieuse, on oublie qu’elle est présente sous nos gants de latex et on soigne au lieu de prendre soin.

On s’occupe seulement des fautes, des notes en trop, des lésions cutanées en oubliant que c’est toute une richissime partition qui se cache sous cet épiderme. Que ce soit par une légère et discrète plainte lorsqu’elle a plus mal que « là c’est 10 sur 10, la douleur, c’est bien parce que je peux pas monter plus haut » ou part un « ah, vous avez bien choisi votre vocation, vous faites ça très bien« , une seule mesure, un seul mot suffit à se rappeler qu’on s’occupe d’une femme et pas seulement d’un bout de peau.

L’image du corps est importante chez tout patient quels que soient son âge et sa situation médicale. Une partition sera toujours plus belle si elle est écrite sur un papier neuf que sur un cahier de brouillon. Même si c’est « Au clair de la Lune« .

 

 

Mamie Bou m’a mis au défi, aujourd’hui. Si je parvenais à réaliser son pansement comme la veille sans lui faire de mal, j’aurais droit à un croissant. Ce genre d’attention est tellement adorable qu’elle en deviendrait presque gênante. Je ne sais pas encore gérer les témoignages d’affection que fournissent parfois certaines personnes.

Du haut de mon exposé sur W. Hesbeen qui a développé la différence entre soigner et prendre soin, Mamie Bou me donne la claque de l’année et me fait la leçon. Par cette attention gourmande, j’apprends qu’on peut soigner en prenant soin. Que pour qu’un soin soit bien réalisé, il ne doit pas dissocier les deux.

 

La vie, c’est une longue partition. Elle a nécessairement un début et une fin. L’entrée en matière, le crescendo jusqu’à amener le coeur de la composition qui dure autant de temps qu’il le faut, et l’accompagnement paisible vers la clôture de cette oeuvre vivante et pétillante. Un passage où les musiciens essaient d’oublier que le silence se rapproche.

Silence, soupir, c’est étrange comme ces mots sont liés. Serait-on inconsciemment revenus à l’époque où le décès était principalement noté par l’arrêt cardio-respiratoire, par le silence ?

 

Ce soir, j’ai fait mes adieux à mamie Bou. Elle m’a demandé mon adresse « pour pouvoir correspondre, ce serait une bonne chose« . Je ne lui ai pas donné, pas le droit de s’impliquer. J’ai beaucoup parlé avec elle, promis de prendre de ses nouvelles, on s’est mutuellement rassuré, je n’ai pas pleuré, pas le droit. Mais j’étais ému. J’ai écrit ces mots au crayon de papier sur mon carnet de notes, ils sont trop éphémères. Quand on est soignant, on rencontre trop de monde. Je crois qu’on a tendance à tous les oublier à moitié.

 

La conclusion de ce stage me fut donnée par une collègue, infirmière depuis la nuit des temps : « Reste humain. »

 

Endlessly — Muse

* contient de l’oxycodone, substance proche de la morphine.

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