La leçon

C’est vraiment une étrange sensation d’avancer, pour une fois. Après deux années passées à stagner sur les mêmes bancs du même amphi sans fenêtres, voir un peu de soleil fait du bien. A force de relire les mêmes chapitres, encore et encore, on oublie que le temps continue de défiler hors de la BU. Et se faire assomer par la trotteuse n’a jamais été aussi vivifiant.

 

Apprendre est un plaisir. Arriver sur un lieu de stage inconnu avec appréhension, c’est normal. Surtout quand on n’a pas de casier dans le vestiaire et qu’arriver en habits de ville dans le service donne la sensation d’être passible de la prison à vie.

Mais avec le temps, les règles s’assouplissent. « Non mais on le fera demain, t’inquiètes« . Et on trouve un casier, voire même un badge pour y accéder. On se rend rapidement compte que les protocoles de soin amoureusement appris durant trois ans sont rarement parfaitement appliqués. Manque de temps, manque d’envie, « manque de nécessité« .

 

Les aide-soignantes n’ont pas le temps, te laissent devant un patient à peu près valide avec une paire de gants trop petits, trois gants de toilette et demi, avec pour seule consigne « tu commences par le haut, tu finis par le bas et tu fais comme pour toi !« . Et puis elles repartent se casser le dos avec leur tour de change.

 

L’apprentissage, c’est aussi paniquer lorsqu’une patiente te dit avec moult tremblements qu’on lui a coupé les doigts et qu’elle ne les sent plus, avant que l’IDE ne t’apprenne qu’elle est démente et sent parfaitement ses doigts.

C’est répondre avec stress au « bip biiiiiiiiip bip » incessant de la 107P, qui demande à ce qu’on lui monte le volume de la télé.

C’est trouver sa place au sein de l’équipe, tout proche des infirmiers, mais pas trop près des médecins non plus.

C’est respecter les autres puis se respecter soi. C’est ne pas apprendre à écouter ni participer aux bruits de couloir.

 

Le lien d’un aide-soignant avec son patient est particulier. Lorsque ce dernier est souillé, on imagine qu’il a du mettre de côté une bonne part de la considération qu’il a pour lui-même, n’étant plus apte (ou autorisé) à s’occuper de lui-même. Accepter  qu’un autre, un inconnu en blouse blanchemaispastrop, s’en occupe.

Du côté de l’AS, il est difficile de trouver le compromis entre l’abstraction qui est à faire du dégoût qu’on pourrait — humainemement — ressentir et le rappel que c’est d’un humain qu’on s’occupe, de son prochain. Son égal. Il convient de le faire avec compétence et gentillesse De comprendre autrui, peut-être en se disant qu’un jour on sera à sa place.

 

Apprendre, c’est aussi comprendre l’hôpital. Voir que d’un côté existe la vie ! La maternité, par exemple.

Un jour, en radiologie, une demoiselle d’à peu près 18 ans venait pour une radiographie du rachis. Afin de bien placer l’appareil, le manipulateur a projeté des radiations en continu pendant quelques secondes afin de voir ce qu’il obtiendrait comme cliché. Ça se traduisait à l’écran par une vidéo aux rayons X de ce corps qui tenait debout contre la plaque*. Forcément, Miss Issipi était vivante donc respirait. Et voir un coeur qui bat, savoir que ça correspond à la vie de quelqu’un, son vécu et son avenir, c’est beau. Vraiment beau. Ça fait le lien entre la réalité du soin qu’on procure et la notion abstraite qu’est la vie.

 

Et que de l’autre côté existent le décès et la tristesse. A l’oral d’entrée en IFSI, la phrase suivante est beaucoup ressortie de mon échange avec le jury : « il faut apprendre à vivre avec sa frustration« , en tant qu’infirmier. C’est être conscient de la réalité et des impossibilités du métier, se rendre compte que la sacro-sainte médecine n’est pas toute-puissante.

Et puis en EHPAD, il est rare de voir des patients quitter le service tout sautillants.  Le matin, après les transmissions et la préparation des petits déjeuners, on va réveiller les patients et les installer pour le susnommé premier repas de la journée. Et parfois, ils ne se réveillent pas.

On a beau être novice dans le milieu, face à la situation, on comprend vite. Mais pour le coup, je crois que je n’ai pas réalisé. Cette fois, je n’ai pas réussi à faire le lien entre la réalité de ce que je voyais et la personne que c’était.

 

Ces deux points opposés de l’hôpital sont pourtant unis dans une même optique, avec un même sens. Le soin, c’est lier la personne à sa pathologie, en n’oubliant ni l’une ni l’autre, à aucun moment. C’est l’amour pour notre prochain, la neutralité de jugement, l’empathie face à la souffrance d’autrui et cette omniprésente volonté d’aider.

Je suis encore jeune et ça changera peut-être (probablement) à l’avenir, mais je n’espère pas. C’est peut-être niais. Mais être soignant, ce n’est peut-être pas seulement un soin, un acte, une toilette. C’est peut-être être un peu amoureux.

L’amour de ma vie, c’est la santé !

 

 

 

* mes excuses pour le vocabulaire approximatif !