La première fois.

« Et toi, dis papi, c’était comment la première fois que t’es allé à l’hôpital ? »

Nous allons nous attarder un peu sur la tournure de cette phrase. « T’es allé » signifie un processus actif. Volontaire. Pas passif, traîné par une maladie, une blessure ou autre. La distinction est primordiale à mes yeux, par rapport au « j’ai du aller à l’hôpital ».

   

La première fois que je suis allé à l’hôpital c’était en plein été. Sub solem. Alors que je m’approchais du bâtiment en forme de croix, je ne me disais qu’une chose. « C’est par où ?« . Dans les couloirs éthérés se menaient avec une aisance troublante des blouses plus ou moins longues, plus ou moins seules, plus ou moins blanches. Avec tout plein de sigles dessus. ASHQ, IDE, PH.

Parvenant à me frayer un chemin à travers ces extra-terrestres jusqu’à un guichet d’accueil (« le numéro 172 au guichet B« ), je demandai avec inquiétude mon chemin jusqu’au service de neurologie. La personne me faisant face s’empressa de m’indiquer avec une légère touche d’amusement que ce service se trouvait bien évidemment « au bout du couloir sur votre gauche, puis à droite après les ascenceurs du personnel, au troisième étage et ce sera dans l’aile sud« . Manque de bol, j’avais oublié mon carnet pour prendre des notes. Se repérer dans un hôpital n’est pas une chose si facile pour un néophyte, il y a trop de couloirs, trop d’intersections. C’est pour ça que certains sont toujours en retard, ils se perdent en sortant des vestiaires.

Je parvins tant bien que mal à suivre l’itinéraire à l’aide de quelques panneaux judicieusement placés pour arriver devant les portes grandes ouvertes dudit service. Avançant timidement entre les deux murs du long couloir, j’allais à la rencontre de celle qui allait être ma tutrice pour les jours à venir. Après les présentations et explications qui étaient d’usage, elle me tendit une liste des patients avec leur régime alimentaire et, griffoné à côté, ce qu’ils prenaient au petit déjeuner. Elle dit ensuite deux phrases qui achevèrent de faire grimper mon stressomètre.

« Bon alors tu vérifies bien ce que tu leur donnes parce que sinon ils peuvent s’étouffer et mourir. »

« Demain matin je serai pas là donc tu seras tout seul. »

Ô joie.

   

La confrontation avec un patient est une relation très particulière mais clairement enrichissante. Quand on entre dans une chambre avec pour objectif de prendre soin de la personne à laquelle on fait face, avec sa blouse blanche,  son appréhension dissimulée et un sourire, on se sent différent. Je ne sais pas tellement si on cesse d’être l’humain lambda qu’on est avant de franchir la porte. Et puis déjà, qu’est-ce qu’un humain lambda ? C’est réducteur de ramener l’Homme à un standard. En plus, λ, sans rire. C’est bissextile.

Peut-être qu’aller vers son prochain pour, bêtement, l’aider à se lever, lui apporter de quoi déjeuner, de quoi lire, parfois simplement pour donner libre cours à ses envies de discuter, c’est tout simplement être humain. Qu’un soignant a décidé de faire de son humanité son travail.

   

Je me rappelle une patiente sévèrement atteinte, par moments démente et ne pouvant plus se mouvoir. Sa voisine de chambre appelle, j’accours et elle me signale que ladite Madame demandait quelque chose. Effectivement, elle avait faim. Un rapide coup d’oeil à la liste griffonnée, une question à l’infirmière et je m’en vais chercher ma gelée sans sucre dans le frigo. Goût fraise. Avec la cuillère en plastique. Forcément, elle ne pouvait pas la manger seule donc je lui ai donné. C’est étrange à raconter avec le recul. C’était un instant quasiment anodin lorsque je l’ai vécu, mais avec le recul c’est au contraire fort. Et riche en émotions de s’en souvenir.

Je me souviens surtout de la voisine — celle qui avait appelé, vous aurez compris — qui me dit, alors que j’aide la Madame à manger, « C’est beau c’que vous faites. Ça se voit, vous êtes fait pour. »

Depuis ce jour, j’essaie de ne pas la décevoir.

Premier jour.

Ce blog débute au lendemain — ou presque — d’une première année de médecine. De deux, en réalité. Cette année qui dans l’esprit collectif fait trembler ceux qui ont une vague idée de ce dont il s’agit.

Une masse de connaissances potentiellement qualifiable de dantesque, des cases à cocher et une BU. Avec des livres qu’on ne regarde pas, par manque de temps et d’envie. Sauf les atlas d’anatomie, la plupart du temps absents des rayons.

Des amphis pleins d’étudiants, plusieurs fois par jour, avides de recopier chaque mot du professeur avec une exactitude perverse. Mais c’est ce qu’il faut ! Accumuler des mètres d’épaisseur de différents cours, et en connaître le plus possible sur le bout des doigts à la fin de chaque semestre. C’est que la machine à concours est gourmande mais qu’elle prend soin de sa ligne pour n’avaler que les copies qui s’approchent au mieux de ce qu’on lui a dicté. Ben oui, on ne voudrait pas de praticiens inexacts ayant coché les mauvaises cases, pensez-vous !

Alors on bosse pour se soumettre aux lois impartiales de cette première année. Parfois, « on comprend vite mais il faut nous expliquer longtemps« , donc on recommence histoire d’être sûr de les comprendre. Et puis, au bout d’une ou de deux années méchamment clonées, on finit par dire adieu aux bancs de l’amphi qui sont trop loin des tables. Parce que ça va bien cinq minutes mais ça finit par être crevant.

Tous les ans, il y en a 235 qui s’en tirent avec succès et honneurs, rejoignant la deuxième année de médecine. Et tous les ans, il y en a qui restent sur le carreau, se prenant dans le pif le panneau des résultats. « J’suis trop p’tit j’vois pas mon numéro chez les admis ! »

Pour les premiers, une voie longue mais délicieuse, parée d’embûches mais à l’objectif — paraît-il — noble et beau. Pour les autres, il faut chercher.

Certains, pas forcément convaincus par leur envie, leur vocation, leurs parents, iront trouver un sens à leurs études dans un domaine aux antipodes de la santé. D’autres le feront parce qu’ils ont perdu leur énergie et que ce n’est pas si simple de la retrouver.

Une dernière portion d’étudiants persévérera. Alors que ce même système de formation en santé leur aura foutu un énorme pied-de-nez, ils retourneront à la charge. Peut-être, tenteront d’autres concours.

 

L’important est que nul n’ait honte de ce qu’il est amené à devenir. L’important est de se rendre compte que la vie est comme un long fleuve pas si tranquille : on aura beau changer de cours, on finira toujours par se jeter dans l’océan.

L’important est de se rendre compte que reçu ou non, quelle que soit la filière qu’on emprunte après la Paces, lorsqu’on avance, la vie commence.