Nuit

Qu’est-ce que ça veut dire, « être infirmier » ? Comment en arrive-t-on là ?
Je ne sais pas trop comment répondre à ces questions ni pourquoi je les pose ce soir mais ce calme d’une nuit en soins intensifs bercée par le son rond de certains scopes me donne envie d’écrire.
Je ne suis pas doué pour raconter des histoires, pour expliquer avec maladresse ce qui m’a amené ici, maintenant. On passe un concours écrit, puis un oral. On entre dans une école qui nous accueille et nous assomme pendant trois ans et avant de pouvoir s’en rendre compte, on sort habillé d’une tunique blanche qui nous donne le droit de veiller sur les journées ou les nuits de quelques personnes ayant moins de chance, qui ont mal, dorment sur des matelas un peu vieillis enroulés dans des draps beiges.

Je me souviens lorsqu’on m’a montré comment réaliser un lit au carré pour la première fois. Auparavant, j’avais l’habitude de border mon matelas, chez moi, avec un drap-housse. À l’hôpital public, pas de drap-housse. Il faut border le lit des patients avec un drap plat. L’ASH qui m’encadrait lors de mes premiers jours en neurologie, Caroline, faisait cela avec une facilité déconcertante pour moi qui avais l’impression d’assister à un tour de magie. En même temps, elle me racontait la vie et les exploits de son jeune fils. On m’a gentiment appris comment faire mais je dois bien reconnaître que même après trois années de stages et bientôt autant d’exercice infirmier, je suis bien loin de savoir border les lits avec autant de précision et d’élégance.

Ensuite, c’est un drap identique qui viendra recouvrir le patient, seulement bordé au pied du lit. Dans le bon sens, de façon à faire apparaître le lettrage — le plus souvent « UNI H.A. ETABLISSEMENTS DE SANTÉ » — à l’extérieur.
Chez moi, je dors toujours avec une couette. J’aurais probablement froid, si j’étais amené à être hospitalisé.

Les patients, parfois, ont froid eux aussi. À d’autres moments, ils ont mal, subissent des nausées, des maux de têtes, ne trouvent pas le sommeil, ont peur pour leur intervention du lendemain ou du diagnostic de la veille. Nous, infirmiers — et aide-soignants, dans la plupart des services les équipes travaillent en binôme, la nuit —, sommes là pour s’occuper de ces imprévus. Soulager la douleur. Prendre en compte les plaintes. Surveiller la tension artérielle, la fréquence cardiaque, la température, la saturation en oxygène. S’assurer que le patient reçoit les doses de médicaments prescrites pour garantir un bon état de santé, le bon fonctionnement de son cœur, une respiration non encombrée, une nuit paisible et sans douleur. Dans des services plus pointus comme la réanimation ou les soins continus, on pourra veiller au calme du patient, à sa bonne ventilation, toujours à l’absence d’inconfort ou de douleur. On surveillera l’élimination, la glycémie chez les personnes diabétiques. On posera une perfusion si l’ancienne est arrachée et qu’il est nécessaire d’en conserver une.
On vérifie le bon fonctionnement des appareils de la chambre, plus ou moins nombreux suivant les services, allant de la simple prise d’oxygène à la machine de circulation extra-corporelle et au respirateur.

On tâchera de répondre aux interrogations, sans livrer d’information médicale n’ayant pas déjà été transmise. On s’assurera que chacun est bien installé dans son lit, entouré de barrières s’il existe un risque de chuter voire de contentions si elles sont nécessaires et qu’aucune alternative n’est envisageable. On vérifiera que chaque personne peut trouver ce dont elle a besoin à proximité : la sonnette pour prévenir le personnel soignant, un pichet d’eau si elle n’est pas à jeun, parfois des livres, une paire de lunettes, de quoi écrire, un téléphone, une boîte de mouchoirs. On essaiera de calmer les conflits et de permettre une intimité dans les chambres doubles, de ne pas mettre le son de la TV trop fort pour la voisine. On veillera à la propreté en cas d’incontinence ou de sédation, on prendra garde aux plis des draps pour éviter l’apparition d’escarres.

On vérifiera les dossiers de soins pour s’assurer que les prescriptions et piluliers sont à jour, que les examens biologiques seront prélevés conformément aux prescriptions. On vérifie le bon remplissage des demandes d’imagerie. Si on en a le temps, on pourra relire l’ensemble du dossier, l’historique afin de mieux connaître le patient, son mode de vie, sa famille, trouver des réponses à des questions qu’on ne se posait pas. Chaque semaine, on sera amenés à commander les médicaments nécessaires au bon fonctionnement du service, puis à les ranger. De la même façon, on devra vérifier la bonne tenue du chariot comprenant le matériel et les médicaments d’urgence, ainsi que le fonctionnement du défibrillateur.

J’aime bien ce métier. Je suis content de pouvoir l’exercer et je m’estime chanceux de le faire. Parfois, les patients nous remercient, on nous dit que c’est fou, que « Je ne pourrais vraiment pas faire ça, je ne sais pas comment vous faites. » alors que cela me semble naturel. Plusieurs fois, je me suis demandé ce que je ferais si je n’étais pas infirmier. Je ne sais pas du tout. En 2010, après mon baccalauréat, j’étais inscrit en école d’ingénieur informatique. À cette heure-ci, je serais peut-être devant un écran d’ordinateur, à concrétiser un projet avec mes collègues, essayer de dompter un peu plus la technologie à ma portée. Peut-être aurais-je pris une direction toute différente.

Forcément, on rencontre toutes et tous des situations après lesquelles on se demande si on ne ferait pas mieux d’arrêter. S’il ne serait pas plus simple, plus facile de changer de milieu, de quitter ce service voire le monde de la santé. Pour ma part, je me suis retrouvé devant cette interrogation en octobre lorsque je travaillais en réanimation, au milieu d’une journée compliquée. On se demande aisément ce qu’on cherche vraiment, ce qu’on souhaite au quotidien. Si ça « vaut le coup ». On se pose la question des horaires, des week-end, fériés, nuits travaillés, de la considération, de la rémunération. On pense à nos collègues. On repense à certains patients, à des situations particulières.
Après ces réflexions, parfois longues, parfois difficiles, souvent floues, j’ai toujours obtenu le constat que c’était ce milieu de soins qui donnait un sens à mes journées. Je ne sais pas si mes pairs ont le même ressenti, mais je ne m’imagine pas vraiment faire autre chose, travailler dans un autre domaine que la santé. Bien sûr, j’apprécie toujours la photographie, les sciences, l’informatique, la cuisine ou la pâtisserie. Lire. Le cinéma. De là à en faire mon métier, autre chose qu’un étrange rêve, probablement pas. Donc j’essaie de faire au mieux dans ce qui me semble juste.

On a la chance de pouvoir travailler dans des services variés. Je n’aime pas la chirurgie. Des collègues de promotion ne jurent que par ces services. Certains n’envisagent pas de travailler aux urgences quand d’autres rêvent d’une carrière en SMUR. Je ne suis pas sûr qu’on ait une « place » dans ce monde ou un rôle précis à jouer, mais j’essaie de croire que mes journées sont utiles. Il me tient à cœur de progresser, de faire de mon mieux auprès de mes patients et avec mes collègues.

Se souvient-on plus facilement des personnes au destin heureux ? Est-ce que je me rappelle avec plus de clarté de cette dame repartie pour l’Australie après plus d’un mois de réanimation suite à une intervention chirurgicale ou de ce couple dont la femme, victime d’un arrêt cardiaque, n’a pas pu être massée par son mari qui ne pouvait la rejoindre ? De ces patients qu’on ne reverra plus car ils quittent le service en meilleure santé qu’à leur arrivée, sur la voie de la rééducation, ou de ceux qu’on ne reverra plus car ils quittent le service dans le silence de leur corps et dans la tristesse de leurs proches ?
Ce sont des évènements, des histoires, des mots de patients qu’on se raconte et remémore parfois entre collègues, bien plus tard. Lorsqu’une situation nous rappelle quelque chose vécu plusieurs mois plus tôt, quand une anecdote rappelle un souvenir à la mémoire.

Lorsqu’on travaille en journées ou nuits de 10, 12h et qu’on passe donc, sur vingt-quatre heures, davantage de temps à l’hôpital et dans les transports que chez soi et qu’on côtoie quasi-quotidiennement les mêmes personnes, on se raconte beaucoup de choses. Souvent anodines, parfois drôles, quelque fois plus tristes. On fait connaissance petit à petit, certaines équipes sont plus fermées que d’autres. Cette nuit, mes collègues et moi avons parlé de cinéma, d’Avatar qui était pour beaucoup le premier film à exploiter de façon aussi complète des images en 3D et qui conserve sa place de film le plus à succès de tous les temps. Ma collègue aide-soignante évoque après un soin le contenu de sa formation, qu’elle a suivie en 1997. J’avais cinq ans. À cet âge-là, j’étais bien loin d’imaginer les fourmilières de blouses blanches que constituent les hôpitaux.
Je crois qu’il est important de se connaître un peu. Cela nous permet de nous rappeler que nous travaillons avec d’autres êtres humains, pas des machines, et que nous n’en sommes pas non plus. En communiquant on peut mettre un visage, des valeurs, une histoire et une conscience professionnelle derrière une blouse blanche unisexe. L’humain qui travaille avec l’humain. La santé est un milieu forcément particulier, souvent ingrat, pas toujours reconnu ou entendu mais je suis chanceux de vivre tant d’interactions avec les gens, de pouvoir créer une relation de confiance. Je crois même que par moments, l’hôpital me soigne. Enfiler cette tunique blanche m’apaise, me permet d’être calme, de faire mon boulot sans me préoccuper du jugement d’autrui et de laisser mes travaux éventuels au vestiaire.

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Je commence ma nuit à 21h, comme dans beaucoup de services qui comptent trois changements d’équipe paramédicale sur la journée :

– Les premiers soignants prennent leur service vers 6:40, pour repartir vers 14:20 ;

– Une deuxième équipe se présente à 14h pour quitter le service après 21h ;

– Enfin, l’équipe de nuit travaille de 21h à 7h.

Dans un premier temps, je prends les transmissions auprès de mes collègues de jour. Parfois, l’infirmière sera accompagné d’un•e étudiant•e qui pourra me transmettre les informations concernant les patients sous sa responsabilité.

Ensuite, tandis que ma collègue aide-soignante prépare son chariot de soins, j’aime bien jeter un œil aux dossiers des patients que je ne connaissais pas lors de ma dernière nuit de travail.

Après cela, nous allons voir tout le monde, accompagnés des deux chariots de soins — celui de l’infirmier, celui de l’aide-soignant —, d’un ordinateur pour effectuer la traçabilité des soins, de l’état du patient et des médicaments. Éventuellement, on sera accompagné d’un tensiomètre. Dans ce service, comme dans toutes les unités de soins intensifs, continus et de réanimation, chaque patient dispose d’un moniteur dans sa chambre permettant de surveiller ses paramètres vitaux, donc pas de tensiomètre à trainer avec soi. On parle de « faire son tour ». Je m’occupe de sept patients. C’est très peu mais en soins intensifs de cardiologie ce nombre est légiféré. Si je ne les connais pas, j’aime bien me présenter en tant qu’infirmier. Nous avons tous la même blouse et j’ai l’impression que c’est un premier pas dans cette relation de confiance. Je contrôle leur état de santé, je m’assure que les pansements compressifs sont bien compressifs. Je leur demande comment s’est déroulée leur journée, s’ils ont reçu de la visite, s’ils on des questions ou besoin de quelque chose. Parfois, je n’ai pas le temps. Je suis pressé par mes soins, par un patient à l’état préoccupant. Parfois, la communication est plus difficile. Parfois, je suis bougon. L’humain avec l’humain. Je crois que j’essaie de faire au mieux.. Si nécessaire, je dégonfle les bracelets gonflables permettant de comprimer l’artère radiale et d’éviter les hémorragies après une coronarographie.

• La majeure partie des patients de ce service sont admis après un SCA, Syndrome Coronarien Aigu, ou infarctus. Les coronaires sont les artères alimentant le cœur en oxygène. Douleur thoracique, malaise, essoufflement, parfois perte de connaissance voire arrêt cardio-respiratoire complet, les signes sont variés. Une prise en charge rapide est nécessaire. Dans la plupart des cas, l’exploration indiquée lorsqu’une souffrance coronarienne est constatée est la coronarographie. Cet examen consiste à insérer une sonde par une artère — souvent radiale, au niveau du poignet, parfois fémorale à l’aine — qui remontera jusqu’aux premiers centimètres de l’artère aorte pour aller explorer les coronaires. Si le médecin constate la présence de thrombus — caillot — il pourra dilater l’artère avec un ballonnet et mettre en place un stent pour maintenir l’artère ouverte. Cet examen nécessite souvent l’injection d’un anticoagulant et une artère saigne aisément, d’où la compression à l’aide d’un petit ballon gonflable.

Une fois que j’ai vu tous les patients, que j’ai donné les éventuels somnifères ou anti-douleurs, que je me suis assuré que leurs perfusions étaient fonctionnelles, que les médicaments s’écoulant dans leurs veines l’étaient dans les quantités prescrites, je prépare les bons d’examens pour les prises de sang du lendemain matin. Au cours de la nuit, je devrai revoir à minuit les patients devant être à jeun pour les examens du lendemain et dans tous les cas, aller voir chaque patient à 1h, 3h, 5h. Entre ces horaires et hors des traitements prescrits, comme cité plus haut : les imprévus. La douleur, l’inconfort, les électrodes ou perfusions arrachées, les envies d’aller aux toilettes, l’entrée d’un nouveau patient, la dégradation de l’état d’un autre. Enfin, avant 7h, il me faudra à mon tour transmettre les informations à la personne qui prendra la relève.

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Voilà. Une nuit de finie. Parfois ce sont deux, trois, quatre nuits d’affilée. Tout est loin d’être parfait mais j’aime être infirmier. C’est un métier qui me tient à coeur et je suis fier de faire partie de ce corps soignant que j’essaie de tirer vers le haut. On a la possibilité de se spécialiser, de continuer à se former. On peut apprendre par soi-même, faire évoluer ses connaissances. S’enrichir au contact de personnes plus expérimentées et partager son savoir ou ses habitudes avec autrui. Je ne serai probablement pas infirmier toute ma vie. Mais d’ici là, en attendant que la vie me mène ailleurs, je fais de mon mieux.

 

Stockholm

Quatrième et dernière journée — 06.11

Après avoir une nouvelle fois croisé la même mamie et le même groupe de Russes dans la cuisine en avalant mon bol de céréales, je me lance dans la fraîcheur lumineuse de ce lundi matin avec pour objectif de profiter au mieux de cette dernière journée suédoise. Il y a davantage de monde dans les rues, les métros et bus sont plus nombreux, pas de doute, la semaine a bel et bien recommencé.

Je grimpe dans le métro au coin de ma rue, ce qui est presque devenu une habitude. Changement de ligne et je me retrouve au terminus, au bord de Stockholm, à l’extrémité du Lidingöbron, le pont de Lidingö qui mène à l’île éponyme. Un peu d’attente saupoudrée des rayons du soleil matinal et je récupère le tramway qui parcourt la côte Sud de l’île. Sur la partie Nord, on trouve une réserve naturelle, sans doute un peu à l’image de Tyresta, mais accessible uniquement en bus et je ne pouvais pas y passer la journée. Une prochaine fois, lors d’un prochain voyage. Dans les tramways suédois, il n’y a pas de machine permettant aux voyageurs de valider leur titre de transport : c’est un agent qui vient avec son valideur voir chaque personne montant dans la rame, une fois que celle-ci est installée. Je ne sais pas trop si mes interlocuteurs du moment ont cru à mon « Hej ! » timidement suédois.

Millesgården, une esplanade qui fait face à la baie et accueille un grand nombre de sculptures, est fermée, je descends donc plus loin, à peu près au centre de l’île, à Brevik. Quelques minutes de marche m’amènent autour du lac Kottlasjön. À l’ombre des pins et dans les bras de la forêt silencieuse, la température descends et je retrouve la fraîcheur du début de semaine. Sur les bords du lac se trouvent de nombreux villages et il est impossible d’écarter les bâtiments et autres constructions de ce paysage. Je reprends le tramway et continue jusqu’au terminus, Gåshaga Brygga, qui se trouve à quelques pas du bord de mer. Je m’assieds au bord du quai et contemple l’étendue d’eau qui me fait face. À cet endroit, les îles sont un peu plus éloignées et on est plus facilement frappé par l’ampleur de la baie, du ciel bleu clair et des eaux sombres.

Encore une fois, je suis agréablement surpris de constater à quel point il est facile et rapide de s’éloigner du centre-ville de la capitale pour se retrouver dans un endroit si silencieux. Quelques vagues clapotent gentiment contre la jetée, je sens un peu de vent me frapper le visage et je m’accorde quelques minutes pour souffler un peu. L’instant est d’une rare sérénité et frôle tout juste la perfection. Je me sens presque vulnérable, à quelques centimètres au-dessus de ces eaux glacées.

Ben Howard — Esmerelda

Je parviens à trouver l’énergie de partir et erre quelque temps sur le petit port qui se trouve à proximité avant de reprendre le tramway en sens inverse, puis de récupérer le métro. Je le quitte en centre-ville et tombe sur un supermarché Hemköp qui propose un très riche bar à salade. Je m’empresse de composer la mienne avant de repartir en direction de Djurgården, en allant cette fois jusqu’à l’extrémité de l’île, bien après le parc Skansen. Je m’égare paisiblement dans les bois, croisant quelques personnes suivant leur propre chemin, seules pour la plupart. J’entends quelques oiseaux piailler dans les branches mais aucun écureuil ne se laisse apercevoir. Mes pas m’amènent à une petite colline, celle-ci est surplombée par un rocher éclairé par les quelques rayons du soleil qui percent à travers les arbres, et j’en fais mon lieu de pause pour midi. Encore une fois, je suis tout seul et même avec les échos du brouhaha citadin en arrière-plan, il est très facile d’apprécier le lieu et l’instant. Je déjeune tranquillement, emmitouflé dans mon manteau, mes gants et mon bonnet, avant de repartir calmement vers le Nord, longeant la côte de l’île que je n’avais pas encore découverte. Sur mon chemin, je rencontre la Femme oeuvrant pour la paix, une statue dédiée à la non-prolifération et au désarmement des armes nucléaires. Une rencontre imprévue mais surprenante et très juste, qui résonne particulièrement avec le prix Nobel de la paix 2017 décerné à l’ICAN, la campagne internationale pour l’abolissement des armes nucléaires.

Je rejoins les abords du Nordiska Museet et je peux alors reprendre le tramway pour retrouver le centre-ville.

J’ai encore l’espoir de pouvoir découvrir quelques éléments de Stockholm donc je vais rapidement retrouver l’île de l’hôtel, Södermalm, pour marcher jusqu’à l’église Sofia. Je crois que c’est la plus haute de la ville, particulièrement car elle se situe au sommet d’une butte. L’intérieur de l’édifice est plutôt carré-circulaire et je n’y vois pas d’autel, contrairement aux églises qu’on peut rencontrer en France. Je me demande presque si elle sert encore à des offices religieux par le centre est occupé par un orchestre vers lequel sont tournés tous les sièges. Toutefois, je décide de laisser la question sans réponse, ne prenant pas vraiment la peine de déchiffrer le suédois inscrit sur les quelques plaquettes explicatives. Je continue mon exploration jusqu’à Gamla Stan au coeur de laquelle je découvre encore des ruelles, cafés, places et statues. Je me rends à Storkyrkan, juste derrière le musée Nobel, qui est encore ouverte malgré la nuit qui tombe. Elle ressemble davantage aux églises « classiques » avec une forme de croix et un aménagement vaguement identique. À ma grande surprise, j’y trouve aussi une scène digne d’un livre de fantasy avec une statue dite de « St George et le dragon », où monsieur a sauvé la princesse à la condition de convertir la population au christianisme. C’était inattendu.
La nuit est maintenant tombée et les établissements touristiques ferment petit à petit leurs portes. Je me promène un peu sur Helgeandsholmen, petite île coincée derrière Gamla Stan qui comporte le siège du parlement — Riksdaghuset — et le musée médiéval de Stockholm. En bon touriste, je continue mon chemin sur Drottninggatan, longeant toutes les boutiques de souvenirs, malheureusement bien commerciales et peu authentiques — en témoigne le fait qu’elles sont intégralement en anglais —, les grands magasins et leurs baies vitrées. J’achète une carte postale et rejoins Sergels Torg, la place et station centrale de la ville au milieu de laquelle se dresse un obélisque facile à repérer car illuminé d’un rose pétillant, ce qui lui vaut a priori nombre de surnoms par les habitants de Stockholm…

Plus tard, je retrouve l’auberge de jeunesse qui s’est brusquement vidée de nombreux convives : nous ne sommes plus que deux dans le dortoir de huit personnes, la cuisine et les couloirs sont vides. Les voyageurs tournent, s’en vont et viennent, chacun vers son tour du monde, vers sa famille, ses amis, ses envies de découvertes, ses plans prévus ou tracés à la hâte, ses idées vagues et sa curiosité.

Demain, je prends à nouveau l’avion — cette fois pour un trajet direct — afin de retrouver la banlieue parisienne. J’ai du mal à me rendre compte que j’ai plus souvent pris l’avion en un an qu’au cours des 24 années précédentes.

Je ne pense pas rajouter de paragraphe à cet article, les contrôles de sécurité et l’inévitable pointe de mélancolie du retour mêlée à la joie de retrouver les chats ayant peu d’intérêt. En revanche, je compte bien entamer quelques heures de la prochaine nuit pour en corriger les fautes qui doivent s’y trouver et rajouter quelques détails qui me reviennent en tête.

Ce premier séjour en Suède se solde par beaucoup de jolis souvenirs, plus d’une pellicule de photos pour inaugurer mon nouvel argentique, quelques mots suédois, d’innombrables et précieuses découvertes et surtout, l’envie d’y revenir. Revenir goûter à la fraîcheur des matinées de Stockholm, à la pénombre de Fotografiska, aux accents inconnus sur des voyelles imprononçables, découvrir les nombreuses îles de l’archipel et les régions se trouvant plus au Nord. À bientôt.

J’espère avoir rapidement l’occasion de voyager à nouveau.

Linguistique :

« Hej ! » — Salut !
« Hur mår du ? » — Comment vas-tu ?
« Jag mår bra ! » — Je vais bien !
« Va ligger Ikea ? » — Où se trouve Ikea ?
« ABBA är mitt favoritband ! » — ABBA est mon groupe préféré !
« Jag älskar dig / arktiskt klimat ! » — Je t’aime / J’aime le climat arctique !
« Tack ! » — Merci !
(Lignes totalement tirées du tableau de « cours rapide de suédois » à l’entrée du Skanstulls Hotel, que je conseille vivement à toute personne souhaitant voyager à bas prix et dans une atmosphère chaleureuse.)

« Tänk på avståndet mellan vagn och plattform när du stiger av ! » — Pensez à la marche en descendant du train !

Troisième journée — 05.11

Ce matin, j’ai croisé les mêmes personnes qu’hier soir en cuisine. C’est drôle, l’un d’eux était assis exactement au même endroit, devant son ordinateur, à tel point que je me suis demandé s’il n’avait pas passé la nuit ici. Pourquoi pas, après tout ?

Hier soir, après dîner, j’ai rejoint les quais au sud de l’île pour une promenade nocturne, entre les bateaux et les habitations. La rive d’en face est proche et cette fois on ne peut se détacher des sons de la ville. La nuit reste apaisante malgré tout. Je me perds une nouvelle fois, mal orienté.

La petite mamie et la personne l’accompagnant se sont préparé un copieux petit déjeuner, plus que ne pouvait en supporter la table. À l’extérieur, le ciel était d’un gris uni. Je descendis prendre le métro avant de récupérer la plus vieille ligne de tramway de Stockholm encore en service qui m’amène sur Djurgården, quelques minutes après l’ouverture du Nordiska Museet, le musée de l’histoire culturelle de la Suède. J’avais omis cet adjectif, ce fut la première déception de ce voyage. Les expositions étaient, certes, riches et exhaustives mais orientées autour de l’aménagement des maisons suedoises, des habitudes vestimentaires, des jouets, des lampes… Des thèmes auxquels j’ai eu du mal à m’intéresser, ayant déjà peu de prise sur la Suède elle-même. L’une des expositions évoquait toutefois le peuple Sami et particulièrement les détails et éléments linguistiques associés au mélange de cette civilisation aux Suédois vivant plus au sud. C’était très intéressant car j’ignorais totalement l’existance de cette population mais je manquais de recul et de connaissances historiques sur le sujet pour pouvoir, là encore, complément plonger dans le thème. Par ailleurs, je vois là mes limites dans ma maîtrise de l’anglais : j’ai beau le comprendre dans sa globalité, lire des descriptions précises et denses est difficile et rapidement épuisant. Je ressortais un peu frustré de ce musée et ajoutais à ma liste l’Historiska Museet qui promettait d’exposer l’histoire scandinave de façon plus large.

Un peu de marche m’amena à Kungsträdgården, le « jardin du Roi » qui est une longue esplanade menant aux quais et à l’un des ponts reliant l’île de Gamla Stan au continent. En ce dimanche de milieu d’automne, la place était un peu vide mais il ne fait aucun doute qu’elle doit bouillonner d’activité en plein été ou même lors des festivités d’hiver. Non loin de là se situe Strömkajen, point de départ de nombreux ferries à destination d’autres quartiers de la ville, de points plus distants dans l’archipel ou bien proposant de petites croisières de découverte de Stockholm. Je longeai les quais et les bateaux pour me rendre sur Skeppsholmen, « l’île aux bateaux » au nom plus qu’approprié. Le long de l’un des quais se trouve le navire af Chapman, ancien voilier irlandais aujourd’hui reconverti en hôtel d’un blanc éclatant. Il paraissait déjà majestueux, quelques jours plus tôt, aperçu depuis l’autre côté de la ville, il l’est tout autant à quelques mètres seulement. Skeppsholmen a la particularité d’héberger plusieurs familles vivant sur leur bateau. Ceux-ci étaient amarrés de l’autre côté de l’île et bon nombre d’entre eux sont de vieux bateaux ayant subi des rénovations et restaurations pour leur redonner leur prestance d’origine. Un très joli ensemble de toutes les époques.

D’anciens bâtiments jalonnent également les lieux, hauts et imposants, tels qu’une ancienne usine de torpilles ou un restant de chantier naval. L’île accueille également plusieurs musées. Sur l’une des places, faisant face à un restaurant fermé pour le moment, se trouve une sorte de borne autour de laquelle étaient accrochées toutes les boîtes aux lettres bariolées correspondant aux différents habitants des bateaux. De nombreuses ancres sont posées sur les quais, comme des monuments à l’honneur de navires oubliés. Je continuai mon chemin jusqu’à Kastellholmen, accessible à pied, qui comporte un château du XIXè siècle, de brique rouge, faisant face au vent avec un drapeau suédois flottant à son sommet. Cette petite île forme une butte, aussi quand on se retrouve de l’autre côté du château on domine une bonne part de la baie de Stockholm, c’est un très joli point de vue. Enfin, tout au bout de l’île se trouve le bateau tre kronor, dédié à l’éducation et à la découverte de la mer Baltique, qui a été bâti selon d’anciennes techniques et qui était actuellement en cours d’aménagement. Un chantier naval a toujours quelque chose d’un peu magique.
Le ciel est un peu terne et malgré une superbe vue sur les autres pans de la ville, je ne parviens pas à en faire de jolies photos. N’ouvrant qu’à ƒ/3.5, l’objectif qui m’aurait permis de prendre quelques images avec un plus grand angle peine un peu à absorber suffisamment de lumière. Fort heureusement, j’utilise avec succès mon 50mm ƒ/1.4 pour obtenir des images correctes. C’est lors de mes pas sur cette île que je finis les 36 poses de ma pellicule couleur.

Projetant de visiter le musée Nobel et les églises de Gamla Stan, je m’attardais dans la vieille ville pour prendre un chocolat chaud — qui n’a rien d’une spécialité suédoise — avant de m’apercevoir que l’Historiska Museet, comme le Nobel, étaient fermés le lendemain. Je repris donc en vitesse le métro pour rejoindre la place Karlaplan et son grand plan d’eau, malheureusement vide à cette période de l’année. Quelques mètres plus tard, j’entre — gratuitement — dans l’Historiska et je parcours avec joie les différentes expositions évoquant le passé de la Suède. Une première partie se concentre sur les Vikings, leur mode de vie et les rites qu’ils mettaient en oeuvre. Les archéologues et historiens font un lourd travail de déductions et de suppositions pour établir des faits historiques. Il m’a surpris d’apprendre qu’ils étaient par exemple souvent inhumés avec un bateau, des rênes afin de leur garantir un moyen de se déplacer pour la suite. Il est assez fascinant de constater que les religions et croyances façonnent les grandes lignes de l’Histoire. Une autre portion du musée s’intéresse à la préhistoire et enfin, le reste du musée évoque les différents règnes, massacres, changements religieux. Là encore, sur le long terme, c’est l’utilisation de l’anglais, trop usant pour ma petite tête, qui m’a empêché de m’intéresser à la totalité des connaissances disponibles. On trouve dans ce musée le plus vieil orgue au monde.

Après cette parenthèse historique, je retrouvais le musée Nobel — entre temps, l’esplanade lui faisant face s’était pourvue d’un grand sapin — et entraide juste à temps pour une visite guidée en anglais. Un jeune homme passionné et barbu nous a conté l’histoire et les particularités de cette récompense unique. Par exemple, quelques personnes ont déjà reçu deux prix Nobel, comme Marie Curie, et Einstein ne l’a pas obtenu pour ses recherches préférées, celles-ci étant trop controversées. Il est possible de refuser la récompense financière mais impossible de refuser le prix dont on est lauréat quoi qu’il advienne. J’ai appris qu’on ne pouvait qu’être nominé par un pair, pas soi-même, que des personnes comme Hitler ou Trump avaient été nominées pour recevoir le prix Nobel de la paix, et que les lauréats obtenaient la gratuité d’accès au musée. Dans les couloirs du musée se trouvent différents objets ayant appartenu aux lauréats, tels que la balance ayant servi à Marie Curie, les lunettes et des écrits du Dalaï-lama, etc.

Évidemment, toute une partie du musée s’intéresse à Nobel lui-même. C’est une visite simple, exhaustive et agréable.

La nuit étant tombée, j’en profitais pour parcourir les rues pavées et illuminées de Gamla Stan, découvrant des murs, places et ruelles inconnues.

La journée se termine en rejoignant Södermalm au travers du quartier Slussen en rénovation — ce qui impliquait la fermeture du musée de la ville — et en suivant les quais jusqu’à Fotografiska, avant de retrouver les buildings modernes et lumineux du centre-ville puis l’auberge.
Demain, pour la dernière journée, j’aimerais rejoindre Lidingö et peut-être apercevoir les statues de Millesgården. Si le temps le permet — ce sera sans doute le cas — j’irai me perdre dans les bois de Djurgården, à la recherche d’un écureuil.

Deuxième journée — 04.11

Une nouvelle fois, je me réveille vers 8h, avec quelques nouveaux voisins. Dans les couloirs, je croise une dame assez âgée, ayant sans doute plus de 80 ans. La jeunesse, c’est dans la tête. En mettant les pieds à l’extérieur, ce matin, il fait plus doux que la veille mais quelques gouttes de pluie sont également présentes. J’hésite, craignant de me retrouver sous la pluie dans la forêt et pas assez rassuré par l’incertitude de mon application météo. L’hésitation est de courte durée et je rejoins l’arrêt de bus qui me porte en un peu moins d’une heure hors de la banlieue de Stockholm, à l’extrémité d’un dernier paquet de maisons. Elles ont beaucoup de points communs entre elles : pour la plupart, elles sont d’une couleur ocre avec un large liseré blanc entourant chaque mur ainsi que le toit. Elles semblent chaleureuses et pensées pour résister à l’hiver.
Le parking se situant à l’entrée du parc étant en travaux, il me faut parcourir quelques kilomètres avant de le rejoindre. Sur la vingtaine de voyageurs que comptait le bus au départ, nous ne sommes que trois à descendre au terminus. Un couple de jeunes adultes marche devant moi, plus énergiques que moi, je les perds petit à petit de vue.
Hormis le passage de quelques voitures sur la route toute proche, la campagne est vide et silencieuse. Elle procure à elle seule un gentil bol d’air frais.

Je suis le chemin qui finit par donner sur Tyresta By, le hameau tenu comme étant l’une des entrées dans le parc. Là encore, l’endroit est paisible, calme, et chaleureux. Après m’être délesté de 20kr pour me procurer une carte des lieux, je pars à l’aventure sur le chemin le plus proche. Celui serpente doucement dans la forêt en longeant un ruisseau en contrebas. En suivant le flanc de la petite montagne à ma gauche, j’arrive au bord du premier lac, Bylsjön. La vue y est splendide, l’eau reflète doucement les arbres et les nuages qui filent dans le ciel, et le silence n’est rompu que par quelques bruits de pas et rires d’enfants. Après quelques minutes d’admiration et autant de photos, je continue à m’enfoncer dans le parc avec pour objectif de rejoindre un deuxième lac, Stensjön. Le chemin se divise et cède brusquement la place à un sentier tout juste balisé qui s’aventure dans la forêt.

Par endroits, le sol est imbibé d’eau, on trouve parfois quelques planches qui aménagent un passage. Encore quelques clichés. En l’espace de quelques mètres, la forêt luxuriante s’efface pour me laisser face à une étendue de roches et de sapins, de laquelle émergent quelques pins brulés. C’est Brandområdet, la « zone d’incendie », correspondant à un feu de forêt ayant eu lieu en 1999. On ne peut pas exactement parler de désolation puisque de jeunes sapins reprennent doucement le dessus sur les rochers, cependant le ciel est soudainement dégagé de toute branche et on voit apparaître un labyrinthe valloné constitué d’arbres morts, secs et de roche grise polie par le vent et le temps. C’est le seul endroit du parc dont il est difficile de rendre compte avec une image. Quelques groupes de Suédois se sont posés sur les différentes hauteurs afin d’admirer la vue que je renonce à photographier.

Cette portion du chemin est plus pénible que je l’aurais crue, la terre meuble ayant laissé la place à un sol dur et lisse, un paysage grisonnant au sein duquel les balises sont moins évidentes à remarquer. Aux points les plus hauts du parcours, je remarque quelques tas de pierres empilées, témoins du temps, des souvenirs, des marcheurs passés par là. J’arrive au bout de mes peines et retrouve ce deuxième lac, bien plus grand que le premier. La vue y est tout aussi belle, je ne suis d’ailleurs pas le seul à en profiter. Un petit groupe s’est posé en bordure du lac et prépare de quoi bivouaquer. Les nuages sont un peu plus présents dans le ciel et je dois à présent choisir quel voie emprunter. Continuer vers un troisième lac ou clore la boucle pour retrouver l’entrée de la réserve ?

Le soleil devant se coucher un peu avant 16h et n’ayant pas envie de me retrouver dans cet endroit aussi splendide qu’inconnu après la nuit tombée, je décide de rentrer. J’emprunte une première portion assez vallonée et elle aussi, discrètement balisée. J’ai perdu quelques fois le chemin de vue et il est alors difficile de savoir si on se trouve sur le sentier indiqué sur la carte ou bien sur une trace laissée par de nombreux voyageurs égarés auparavant. Je traverse à nouveau une autre portion de la forêt carbonisée, seul avec mes pensées et mon appareil photo. Les premières gouttes de pluie tombent et font doucement sonner l’environnement. Dans cette grande étendue désolée, le silence est pesant, la solitude omniprésente mais exquise, face à la nature.

Au son des arbres qui craquent et gémissent au gré du vent, je longe un troisième lac, Årsjön, que je peux admirer depuis les hauteurs avant que le chemin ne descende plus bas. Un petit kilomètre plus loin, mes narines perçoivent le parfum de chamallows grillés et je traverse l’un des sites de bivouac du parc. Une vingtaine de personne s’y trouve, toutes ne semblent pas avoir de tente. Un feu crépite non loin de la cabane ouverte qui fait office d’abri. Les rires sonnent dans l’air. Je continue mon chemin et croise un panneau indiquant la direction Ved, le site pour les campeurs souhaitant récupérer du bois.

La luminosité n’a pas beaucoup évolué depuis mon arrivée. Les rayons du soleil couchant traversent un bosquet de bouleaux et illuminent les lieux d’une délicate blancheur. Je range mon appareil photo pour qu’il ne subisse pas trop la pluie. Quelques dizaines de minutes plus tard, je retrouve le premier lac de la journée, puis le chemin que j’ai emprunté à l’aller. La nuit tombe et je suis content de mon périple. Découvrir cet endroit alors que les journées sont plus longues, ou au cours de l’hiver quand les lacs s’immobilisent sous la glace et que le givre recouvre les arbres et les étendues d’herbes doit être une opportunité fantastique. J’imagine que c’est un univers qui évolue énormément en fonction des saisons.

Cette journée constitua une très jolie promenade dans un lieu très paisible et ne se situant pourtant qu’à une quinzaine de kilomètres de la capitale. J’ai manqué à plusieurs reprises de me retrouver le nez par terre ou dans l’eau mais Tyresta m’a offert de beaux souvenirs.

Les jours passent, les uns après les autres, et j’ai de plus en plus envie de revenir en Suède.

Première matinée – 03.11

Pour cette première nuit, je n’avais pas souhaité mettre de réveil. J’ai bien émergé du sommeil quelques fois au cours de la nuit : un nouvel arrivant a pris possession de son lit bien après minuit, ma voisine de chambre était malade et l’un des voyageurs est parti très tôt. J’avais noté que le soleil se lèverait un peu plus tôt qu’en France, vers 7h. J’ai ouvert les yeux un peu avant 8h, c’était l’idéal. Mon téléphone annonçait une température légèrement négative, la première de l’année pour moi.

Une fois dehors, j’ai à nouveau parcouru l’île Södermalm où je me trouvais, jusqu’à rejoindre l’île Stadsholmen, littéralement « île de la cité », sur laquelle s’étend Gamla Stan, la vieille ville. Il était encore tôt et les rayons du soleil peinaient à se frayer un chemin dans les rues étroites et réchauffaient doucement les pavés. Les places étaient quasiment vides, le silence régnant entre les vieux bâtiments colorés. L’atmosphère était extrêmement paisible. D’une certaine façon, j’y retrouvais le charme de St Malo où l’activité bouillonnante du soir cédait la place à quelques promeneurs au matin. Je passai devant le musée Nobel, fermé, ainsi que devant la Tyska Kyrkan — église allemande — et la Storkyrkan — « grande église », ou église St Nicolas — fermées elles aussi. Bien évidemment, je ne pouvais pas louper le palais de Stockholm, modestement érigé devant une grande esplanade et j’ai retrouvé les quais faisant face à l’île voisine de Skeppsholmen, profitant de l’occasion pour photographier le magnifique navire d’un blanc éclatant qui y était amarré. La vue était splendide.

J’ai continué mon chemin, bonnet sur la tête, jusqu’à rejoindre les jardins de l’Observatoire qui m’offrirent une vue très étendue sur les quartiers Nord de Stockholm. Après cette petite pause avec vue sur les toits de la ville, chemin en sens inverse jusqu’à rejoindre les quais le long de l’avenue Strandvägen que j’ai suivie jusqu’à rejoindre l’île de Djurgården.

L’intérêt principal de l’île est Skansen, qui consiste en une reconstitution de bâtiments et de scènes de vie datant d’une autre époque de la Suède. On y rencontre des personnes en costumes d’époque qui participent à nous présenter l’email façon d’exercer des métiers d’autrefois : apothicaire, boulanger, souffleur de verre, etc.

J’ai passé du temps dans (la reconstitution d’) un vieil atelier de mécanique rempli d’outils et de machines en tous genres, avec le cliquetis régulier d’une ancienne pendule qui oscillait dans un coin, seule dans un silence surprenant. Un régal pour les sens et pour la pellicule photo. Après cela, j’ai erré sur les chemins qui serpentaient le long de l’histoire du pays, rencontrant une école de plus de 200 ans — à cette époque, pour pallier leur bas salaire, les professeurs conjugaient souvent leur emploi avec celui d’apiculteur —, le plus haut beffroi de Suède, un moulin tombant en ruines, de vieux manoirs et d’anciens jardins, et bien d’autres témoins du temps qui passe. Un paon s’est mêlé à la visite ainsi que quelques oiseaux. En revanche, je suis un peu triste de ne pas avoir croisé d’écureuil. La deuxième partie du parc consiste en un zoo qui me permit d’apercecoir des loups, lynx, bisons et élans, tous très élégants, mais qui seraient sans aucun doute mieux dans un environnement plus vaste et naturel.

L’île offre de très jolis points vue. Skansen se trouvant sur une sorte de colline, il est très facile d’apercevoir d’autres quartiers de Stockholm.

En sortant du parc, j’ai directement rejoint le Vasamuseet, dédié au navire Vasa qui coula en 1628 dans la baie de Stockholm. Il était destiné à rejoindre la flotte de guerre du roi mais, souffrant de défauts de conception, il n’a pas résisté aux premiers vents de son voyage inaugural et s’est donc enfoui sous les eaux à la sortie du port. Oups. Le navire fut oublié pendant des siècles jusqu’à ce que l’idée de le renflouer soit remise au goût du jour par un plongeur particulier dans les années 1960. Quelques dizaines d’années plus tard, le Vasa est aujourd’hui l’un des plus gros objets historiques encore conservé, et subit continuellement des efforts de restauration afin de le maintenir debout. Le musée s’organise littéralement autour du bateau, sur les quatre étages de sa hauteur (!). Outre l’histoire du navire, on explore les histoires liées aux objets retrouvés à bord ou alentour lors des fouilles, les éléments de la société suédoise contemporaine à sa construction — le rôle des femmes, l’organisation du chantier, etc. — ainsi que les informations étudiées ou devinées sur les squelettes des trente personnes noyées lors du naufrage. C’est un musée assez intéressant : il couvre un sujet très précis mais je crois qu’il n’a clairement pas sa pareille.

Ma journée semble vide. Elle s’est finie un peu plus tôt qu’hier. Ayant sans cesse marché d’un lieu à l’autre, je suis content de me poser un petit peu pour écrire, actuellement assis à une table sous les photos de Stockholm du jeune David Thomsson. Je vais sans doute sortir à nouveau ce soir, pour tâcher de découvrir la ville sous une autre lumière que celle du soleil. Demain, je rejoindrai le parc Tyresta pour m’accorder quelques heures dans une poche de nature élégante et isolée.

Premier bout de journée – 02.11

Le réveil sonna à six heures, ce matin. Ce n’était pas sans me rappeler le rythme que j’ai pu avoir en stage ou, plus récemment, lors de mes semaines d’intégration au sein de mon nouveau service. Les miaulements du chat qui, lui, serait bien resté dormir, m’ont accompagné jusqu’à ce que je lui fournisse des croquettes quotidiennes. Quelques dizaines de minutes plus tard, je referme la porte de l’appartement, l’inconnu au bout du chemin. Il faisait frais. Un froid matin d’hiver. Le jour ne s’était pas encore totalement levé, contrairement aux travailleurs parisiens aux côtés desquels je m’engouffrai dans le RER avec mes deux sacs. Une heure de somnolence et quelques contrôles de sécurité plus tard et c’est un premier décollage à destination de Riga. Il faisait beau au-dessus des nuages, c’est la pluie qui nous attend à l’arrivée et malgré deux heures de vol je ne comprends toujours rien au letton. Je patiente quelques minutes dans la salle d’embarquement, face à des pots de fleurs qui regardent silencieusement les avions décoller sous la grisaille. Second vol, avec Stockholm pour destination. Cette fois, je suis placé près du hublot et je peux apercevoir une multitude de lacs avant que l’appareil transperce à nouveau la couche nuageuse. Retour dans le passé — Riga se situe à +1h de décalage horaire de Paris et Stockholm — et atterrissage sous les nuages, mais sans pluie.

Je réussis à ne pas m’égarer dans l’aéroport, ayant compris qu’utgång indiquait la sortie. Je grimpe dans un bus qui effleure les embouteillages et me dépose au centre de la capitale une heure plus tard. Tunnelbana, c’est le métro. J’en profite pour investir dans une carte illimitée pour la semaine et me rends à l’auberge de jeunesse. Au sein de la chambre où je dormirai pour les nuits à venir, seuls quelques lits semblent occupés, bien que les personnes soient absentes à cette heure — il fait nuit noire mais il n’est que 16h —. Je fais rapidement mon lit avec les draps qu’on m’a confié, me débarrasse de mon sac et repars tout de suite en direction de Fotografiska. Le musée de la photo est ouvert jusqu’à une heure du matin et se situe à un bon quart d’heure de marche. N’ayant pas mangé depuis ce matin, je passe dans un supermarché pour craquer devant un trio de kanelbullar, de merveilleuses pâtisseries à la cannelle, avant de rejoindre le port. La lumière ne me permet pas de faire de jolies photos de la ville qui se dresse sur l’autre rive. J’aperçois les lumières du parc d’attraction Gröna Lund et des cris d’enfants et adultes sur les montagnes russes me parviennent avec les gouttes de pluie.

Bien emmitouflé, j’arrive à Fotografiska. L’heure semble si tardive. Le bâtiment en briques rouges est d’une douceur étonnante. Sur deux étages, j’y découvre quatre expositions :
– Being There, du photojouraliste Paul Hansen, qui a suivi et immortalisé de très nombreux conflits (la guerre en Syrie, en Iraq, le conflit israélo-palestinien, les conflits au Rwanda ou en Somalie…), le tremblement de terre d’Haiti et les violences qui ont suivi, le soulèvement et la répression en Ukraine et dans les pays du Printemps Arabe. Tant de vies mutilées, brisées. Les photos sont poignantes. Tellement de victimes. Dans sa description de l’exposition, l’auteur nous dit que sur place on lui demandait souvent, en tant que journaliste, de quel côté il se situait. Autrefois, il répondait rester neutre et n’être là que pour témoigner des faits. Par la suite, sa réponse changé : il se place toujours du côté des victimes innocentes.
– Last Night in Sweden, aux auteurs multiples, qui existe principalement en réponse à D. Trump ayant fait référence en début d’année à « ce qu’il s’était passé hier soir en Suède » pour alimenter un discours dont lui seul a la saveur et le secret. Ces clichés retracent de façon simple et intense des instants de vie suédoise, des portraits de citoyens dans différents environnements. Une série réaliste, une ode franche à ce pays scandinave.
– Höstsalongen, le Salon d’automne, qui donne comme tous les ans la possibilité à tout photographe suédois d’exposer ses oeuvres au musée. Le jury a reçu plus de 1600 photos et a sélectionné 31 artistes qui ont pu exposer leurs travaux. C’est une exposition très variée, les thèmes allant de la microphotographie de planctons à 352 clichés Instagram de nourriture jetée — pour sensibiliser contre le gaspillage alimentaire — en passant par des autoportraits colorés, une session sur la première dresseuse d’aigle de Mongolie ou la radiographie aux rayons X de plantes médicinales. On ne s’y ennuie pas, il ta de très beaux éléments bien que certains m’aient moins touché. C’est intéressant de voir cette âme de la Suède.
– UMBRA, de Viviane Sassenage, qui met en scène des clichés jouant sur la lumière, les couleurs, des compositions curieuses mettant l’imagination du spectateur à rude épreuve. Il devient difficile de déterminer ce que représente, particulièrement, telle image. Visuellement, c’est un ensemble de photos très intéressant et qui a du nécessiter un travail colossal. Elle expose également un film qui consiste en un poème déclamé à haute voix par une voix off et retranscrit sur l’écran par deux bras s’exprimant en langue des signes. Une autre façon d’écrire et pour le spectateur, de lire. C’est très curieux.

Je ressors tout content de cette première découverte culturelle avec quelques cartes-photos en guise de souvenirs et traverse le quartier pour rejoindre mon matelas. Je m’égare un peu — beaucoup, même — et passe devant Sofia kyrka, l’église Sophie. Son horloge illuminée indique plus de 20h et les contours de l’édifice me surplombent dans l’obscurité. Je devrais pouvoir en faire de belles photos, demain.

L’auberge de jeunesse est silencieuse, les autres clients lisent ou sont sur leur ordinateur. Il y a un occupant de plus dans la chambre. Bonne nuit !

Petite liste – 30.10

Autant bonnes que mauvaises, les surprises sont toujours inattendues. C’est donc avec stupeur et tristesse que j’ai constaté, ce week-end, que mon appareil photo ne fonctionnait plus. Le déclencheur était bloqué. J’ai bien réussi à le remettre en route à l’aide d’un déclencheur souple, mais avec l’impossibilité de régler le temps d’exposition — par ailleurs, j’ai un peu peur des conséquences sur la dernière pellicule ayant alimenté cet appareil. J’étais donc contraint d’immortaliser l’atmosphère suédoise avec un petit smartphone. Fort heureusement, je lui ai trouvé un remplaçant, un Nikon F2. Tout joli, tout robuste.

J’ai quelques appréhensions à l’idée de me retrouver dans un pays dont je ne maîtrise ni ne connais pas le langage. L’idée que Stockholm en est la capitale m’apporte un peu de réconfort, j’y trouverai sans doute de nombreux éléments anglophones. Ça reste néanmoins déstabilisant, et intéressant. Il est un peu difficile d’imaginer que mes pas me porteront sans doute à l’avenir, j’espère, auprès de populations utilisant un alphabet différent.
À ce jour, voilà ce que contient ma petite liste de monuments à voir, de musées à visiter, de lieux à découvrir :
– Fotografiska, le musée de la photo, qui sera sans doute un passage obligé dès mon arrivée à Stockholm, se trouvant dans le même quartier que l’auberge de jeunesse.
– Stadsmuseet i Stockholm, le musée de la ville de Stockholm, retraçant son histoire, sa culture. Il faut bien s’instruire.
– Postmuseum, le musée des services postaux suédois. Le monde relié par des lettres et des cartes postales.
– Nobelmuseet, le musée dédié aux prix Nobel.
– Gamla Stan — la vieille ville —, le palais de Stockholm et l’église Saint-Nicolas.
– Skansen, un parc comportant une reconstitution de la vie suédoise d’antan. La rumeur raconte qu’on y trouve des écureuils.
– Vasamuseet, exposant le navire Vasa du XVIIè siècle. Voir un tel navire et apprendre son histoire promet d’être un fabuleux voyage dans le temps.
– Nordiska Museet, dédié à l’Histoire suédoise et scandinave.
– Tyresta, un grand parc national, il se situe à distance de la capitale mais j’aurai peut-être l’opportunité d’aller y passer une journée, si la météo me donne son accord.
Et il me reste à éplucher plus des 3/4 de mon guide de voyage.
Ces vacances rafraîchissantes promettent d’être riches, inoubliables et instructives. J’espère retenir quelques mots suédois et réussir à faire de jolies photos.
Stockholm est située trop au Sud pour pouvoir y observer des aurores boréales. L’hiver suédois et la nuit — le soleil s’y couchant plus tôt qu’en France — seront déjà de jolis moments à vivre.

P.S. : J’ai pris le temps de regarder Blade Runner. C’était très chouette, le film offre une atmosphère saisissante, la frontière entre l’humain et la machine est très floue. C’est intéressant de constater qu’il y a 35 ans, l’intelligence artificielle questionnait déjà les gens. Et aujourd’hui, un robot vient de recevoir la nationalité saoudienne. Mention admirative pour Rutger Hauer, interprétant un androïde avec une force et une véracité surprenantes.

Mise au point – 22.10

L’idée première de ce court voyage était de pouvoir découvrir de nouveaux lieux, vivre quelques instants précieux dans un petit morceau de planète qui m’était jusque là inconnu. Ça reste intimidant car malgré ce séjour, je ne connaitrai rien à la Suède, Stockholm représentant — de façon très factuelle — moins de 0,1% de sa superficie. Est-on vraiment capables de parcourir et découvrir le monde ? On peut faire le tour du monde et ne pas toucher tu bout du doigt une fraction de ce qu’il contient.

Aparté : la compagnie de médias Great Big Story partage justement de nombreuses poches de vie, de détails, de préparations culinaires, de monuments, un peu partout sur Terre. C’est beau et fascinant.
Mon guide de voyage et les prévisions météo annoncent des températures entre 0°C et 5°C à cette période de l’année. Sortons couverts. Il me faudra oeuvrer pour faire tenir mes affaires dans les 8kg de bagages autorisés pour un voyage en avion. Un peu moins de cinq heures de trajet à l’aller, avec escale à Riga (Lettonie) et trois au retour. Un grand avantage au déménagement en région parisienne et qu’il n’est plus nécessaire de rajouter plusieurs heures de TGV pour rentrer chez soi. Ces jours-ci, je cherche avec quels artistes accompagner ce voyage.

Le dernier album d’Alt-J, autant que les deux premiers, est tout doux et extrêmement riche. La « reprise » d’House of the Rising Sun est vibrante et paisible. De même qu’Adeline. Les chansons arborant un prénom comme titre ont toujours une valeur particulière, comme si elles prenaient vie, un peu à l’instar de Matilda du même collectif, Augustine de Patrick Wolf ou encore Cecilia de Simon & Garfunkel.

Dans un univers totalement différent, je suis tombé amoureux de Rachel’s Song, issue de la bande-son du film Blade Runner, composée par Vangelis et chantée par Mary Hopkin. À ce stade, il me faut avouer ne pas avoir vu le film en question. Il faut que je trouve le temps de passer quelques heures devant le joli minois d’Harisson Ford. Le morceau est tout aussi paisible et a toutefois cette étrange capacité à faire tourner la tête, à nous amener dans un monde un peu inconnu et déstabilisant.
Par ailleurs, Blade Runner 2049, récemment sorti au cinéma, est lui aussi une oeuvre monumentale. La musique y est différemment délicate, imposante sous les notes d’Hans Zimmer. Il se dégage du film une beauté lumineuse, oppressante, silencieuse. Ce long métrage est une oxymore à lui seul qui donne le vertige. Il n’en fallait pas moins pour produire une suite à l’adaptation du roman Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? de Philip K. Dick, l’homme qui « se souvenait du futur ». Une mention toute spéciale et émue à Ana de Armas, l’interprète de Joi, l’intelligence artificielle et compagne du protagoniste, qui est parvenue à me toucher bien plus que Samantha de Her ou Ava d’Ex Machina.

Pour ces six jours scandinaves, c’est mon fidèle boîtier argentique Minolta XD-5 qui m’accompagnera, équipé d’un objectif touche-à-tout Tokina 28-70mm ƒ/2.8-4.3. Une pellicule noir et blanc est en cours, j’emporterai également de quoi photographier en couleurs une fois celle-ci achevée. Le numérique c’est chouette, mais ça pèse lourd et je suis bien incapable de faire le choix du bon objectif à emporter.
On dit du temps qu’il avance inexorablement. J’ai hâte de vivre des moments inédits.

Jours précédents – 21.10

Au début du mois de novembre, mes pas égarés au milieu d’une semaine de vacances m’emmèneront dans la capitale suédoise, Stockholm. Plus de trois ans sont passés depuis mon dernier article ici, avec un certain nombre de changements. Le principal et plus heureux d’entre eux, est que j’ai obtenu mon diplôme d’infirmier. Récemment, la fonction publique m’a ouvert ses portes pour un premier contrat en service de neurologie. Six ans plus tôt, un autre hôpital me permettait alors de faire mes premiers pas auprès des patients, aussi en service de neurologie. Les coïncidences. Ma cadre m’a donc gentiment offert une semaine de vacances, libre à moi de l’utiliser à bon escient. J’aurais presque pu laisser au hasard le choix de ma destination de voyage mais j’ai finalement choisi Stockholm. Sans raison précise autre que l’envie de partir un peu, ailleurs. J’espère que cette petite parenthèse de voyage est la première d’une plus ou moins longue série, auquel cas je tenais à prendre note de ce que je voyais et expérimentais.

Ce n’est pour le moment qu’une idée, il est bien possible qu’en fin de compte cet article ne voie jamais fleurir d’autre paragraphe. Ça m’offre au moins l’opportunité d’écrire un peu plus régulièrement ici.

Préhension

Je me rappelle d’une librairie et d’un piano. Pas séparément, d’un piano qui se trouvait dans une librairie. Celle-ci siégeait au coeur de Paris et de ses lumières, en-face-mais-pas-vraiment de la Cathédrale Notre-Dame. Il fallait bien s’attendre à entendre de la musique lorsqu’on mettait le pied sur la pierre froide du Shakespeare & Co. bookshop, puisqu’il y avait un videur à l’entrée. C’est la première fois qu’on m’empêche d’entrer dans une librairie car cell-ci était trop bondée. C’est fou. Folie et démesure parisienne, un peu, attrait touristique du lieu, beaucoup. La première fois que j’y suis entré c’était au début de la décennie et personne ne bloquait l’entrée. Durant ces temps, je n’avais jamais entendu parler de Game of Thrones. Aujourd’hui, je suis ressorti de l’endroit avec une copie du 4è tome d’A Song of Ice and Fire. C’est assez intimidant comme rencontre. Des livres partout, tellement qu’ils pourraient nous tomber sur la tête. Une échelle sur roues, adossée à un mur pour accéder aux rayons les plus hauts, je ne pensais pas que cela existait hors d’Harry Potter et de la boutique d’Ollivander. Au rez-de-chaussée se trouvent les ouvrages et collections les plus connues, les plus demandées, les plus modernes. C’est là qu’on trouve des oeuvres aux couvertures hautes en couleur, plastifiées, empilées. Le plus commercial. C’est normal, le but d’une librairie reste de vendre des livres. Pour peu qu’on prenne la peine et qu’on trouve la curiosité de franchir les premières arcades, on pourra apercevoir dans un recoin de la librairie un vieil escalier en bois. Il semble provenir d’un autre âge, mais ses marches sont solides malgré les grincements qu’elles fournissent.

A l’étage, l’atmosphère est toute autre. Mise à part une portion du couloir, aucun livre présent dans les étagères n’est à vendre. Tous ces brins de culture anglophone sont disponibles et recommandés pour lecture personnelle, mais aucun ne devra sortir de ces quatre petits murs. Lecture libre et encouragée sur l’un des vieux canapés présents entre deux étagères. Un gros matou sera peut-être même attiré par le bruit des pages qui se tournent et s’endormira là où on lui fera de la place. Convient-il de lire à voix haute pour faire profiter le félin des mots qu’on parcourt ?

Dans un autre recoin de l’étage, derrière un dernier renfoncement, un piano. Ses touches jaunies et son bois craquelé le témoignent bien, l’instrument s’est enraciné là depuis plus d’une vie de musicien. Qu’importe, des mains plus ou moins jeunes glissent de temps à autre sur le clavier. Même si quelques touches sont sourdes et que les pédales grincent, les notes qui s’enchaînent confèrent à la pièce un apaisant silence humain. Quelques personnes viennent pour écouter, d’autres pour lire, d’autres viennent pour venir. Une bulle de silence musical qui fait oublier le reste du monde est une belle destination. Quiconque faisant oublier le monde est une belle destination.

Les livres qui couvrent les murs, là-haut, sont méconnus. Certains titres sonnent à notre oreille comme une association de syllabes qu’on aurait déjà entendue, avec plus ou moins de véracité. Les couvertures sont moins colorées et il n’y figure généralement aucun résumé. Simplement le titre. Et encore. En plus de ces légères nuances colorées qui tiennent lieu de reliures, la pièce que l’on va appeler salon est remplie d’une odeur de vieux papier. Les milliers et milliers de pages qui se trouvent entre ces murs, c’est tout bonnement affolant…

On trouve des machines à écrire avec, parfois, des bribes de phrases en haut d’une feuille, faiblement éclairée par une vieille lampe poussiéreuse. Un mur sert de point d’accroche pour de nombreux papiers porteurs, d’un nom, d’une date, parfois d’une photo. Ce coin lumineux sert à la fois de mémorial pour des inconnus vivants, et de lieu de rencontre.

Tel est le portrait du Shakespeare & Company Bookshop, situé sur les quais de Seine, en-face-mais-pas-vraiment de la Cathédrale Notre-Dame.

Bien plus qu’une librairie ou qu’une attraction touristique, cet endroit est une parenthèse au coeur de Paris. Une bulle de solitude accompagnée d’ouvrages vieux comme le temps voire antérieurs, tapissée de quelques notes et d’autres lecteurs, enfouis dans leur canapé-bulle. Un groupe de gens souvent solitaires qui se retrouvent entre les pages. C’est une belle image, un bel instant de calme hors des fourmis de Paris qui s’agitent dans tous les sens. Même lorsque la fenêtre de l’étage est ouverte, les sons habituellement assourdissants de la ville ne sont plus si agressifs.

L’avantage de tenir un journal est qu’on peut y retrouver des souvenirs afin de donner du corps à un article tel que celui-ci. Depuis le 15 mai 2013, dernier écrit en date sur ce blog, que s’est-il passé ? Bien trop de choses ne nécessitant pas d’être racontées. Oula. Je viens d’ouvrir le journal de l’an dernier, ça fait vraiment trop de choses.

Tiens, parlons de Londres puisqu’après tout, j’y ai posé les pieds durant quelques jours à la fin du mois de juin, 2013. Celui-ci était déjà merveilleusement fourni avec un concert d’une Muse. Haut en couleurs et en théâtre, ce spectacle.

Londres, donc. Une ville qui, en bonne capitale, se veut similaire et pourtant tellement différente de Paris. Imposante, grisante de par sa taille. Toutefois, l’attitude des londoniens, l’organisation, l’architecture n’ont rien à voir. Etrange paradoxe que de se sentir dépaysé en ville, pour un citadin. La quantité de taxis tous identiques fait tourner la tête, la folie des bus rouges semble quasiment magique. Se retrouver devant des monuments que je n’avais jusque là qu’aperçus sur des cartes postales procure un sentiment étrange et agréable. Je me plais à pouvoir contempler le Tower Bridge, Buckingham Palace et ‘Big Ben’ en bon touriste. J’aime les rues anglaises qui semblent calmes et d’une toute autre atmosphère que les trottoirs parisiens.

Passage dans un musée rempli de formol contenant diverses pièces anatomiques. Inhabituel comme visite mais il s’agit d’une découverte intéressée.

Durant quelques heures, je décide de me faire accompagner par les vers de Shakespeare et assiste donc à une représentation de Macbeth. Je l’attendais avec impatience. Entendre des lignes si folles et si fortes, se laisser aller au sein du décor et du jeu des acteurs, tout ça sous la plume d’un certain William. Ecrire des pièces de théâtre et inventer des vies, des rôles,  des expressions et dialogues ; trouver chaque mot adéquat pour conserver une part de l’attention du lecteur.

La réincarnation de l’auteur aidée par le metteur en scène nous tient en haleine sous le ciel londonien — le Shakespeare’s Globe est un théâtre à ciel ouvert — jusqu’aux dernières lignes de la pièce. Personnages loufoques, modernisés et pourtant enchaînés à leur texte. la beauté de l’adaptation est qu’ils font de leurs liens autant de rubans leur permettant de danser, de jouer, de vivre le texte dans son contexte, et dans leur contexte.

 

 

La vie est comme un voyage en train. On peut être tenté de se questionner sur la destination. Imaginons qu’on nous propulse dans un TGV, de nuit, sans savoir où l’on va. Un réflexe humain serait de déterminer la destination ainsi que l’heure. Lucy le dit avec adresse : « Nous avons codifié notre existence pour la ramener à échelle humaine ». Briser la beauté d’un mystère et d’une inconnue nocturne. L’ignorance est extase. N’avoir aucun indice sur ce qui se trouve dans l’obscurité au-dehors du train permet de l’imaginer. Des champs, des monts, une rangée de coquelicots sur le bord de la voie, épuisés par le souffle des machines. Une douce courbe en bord de mer, la profonde et grisante hauteur d’une vallée, invisibles. Invisibles et pourtant susceptibles d’être imaginées.

A noter que dans la nuit, un regard vers la fenêtre, en plus de l’obscurité, nous présente une seule chose : notre propre reflet. L’inconnu nous appartient, nous sommes libres de le modeler à la guise de nos pensées. Ce n’est pas dangereux pour la santé, vous pouvez essayer. L’imagination procure une petite sensation de plénitude quand on s’y laisse porter. On finit par ne plus garder les pieds sur Terre, oublier nos sens l’espace d’une minute qui se rallonge.

Pour quelle raison devrions-nous nous borner à accepter la vie telle qu’elle est ? À quoi peut bien servir la vie, si tant est qu’elle soit utile à quelque chose d’autre qu’exister, se vivre.

La raison d’être est une question continue à laquelle on n’a de cesse de chercher une nouvelle réponse. D’essayer, au moins. L’Homme dispose apparemment du libre-arbitre, chacun a donc la possibilité de se trouver une ou plusieurs raisons de vivre. Le sens de la vie c’est peut-être simplement de trouver quelque chose à en faire.

Mogwai est un groupe d’artistes dont les compositions sont majoritairement instrumentales. On se rencontre à travers les créations de ce genre que la voix est un bonus sans être nécessaire pour faire ressentir quoi que ce soit. Les instruments disposent chacun d’une importante richesse de sons, associés ils ne forment qu’une mosaïque plus vaste. Les musiciens sont pareils à des peintres avec leur palette. On leur déconseille simplement de trop colorer les touches de leur piano.

Les couleurs restent dans leur esprit et se transmettent à l’auditeur. Le plus souvent, elles sont altérées. La libre interprétation est ce qui donne sa beauté à un morceau de musique. Chacun a sa façon de l’écouter.

Mogwai produit donc de longs albums instrumentaux, qui ressemblent parfois à une bande-son qu’on pourrait imprimer en filigrane sur une vie. Personnellement, ils m’aident à m’isoler et me concentrer, m’enfermant dans leur continuelle bulle musicale.

Leur chanson : This Messiah Needs Watching

J’ai récemment (re)découvert le groupe Archive à l’occasion de leur dernier album et court-métrage. Ou long, je n’ai aucune idée de la durée limite. Étrangement appelé Axiom, on y découvre rien qu’au son une histoire en plusieurs chapitres. Le film qui s’y associe ne fait que rajouter des images à la composition. Le visuel et le sonore sont indissociables et pourtant chacun pourrait parfaitement se voir sans l’autre. Des passages vocaux permettent d’imaginer des personnages, les images ne font que leur donner un peu de consistance en deux dimensions et niveaux de gris. C’est une oeuvre intéressante traitant justement du son, de la voix, du dialogue, de l’écoute. On retrouve un bout de 1984 avec un système dystocique organisé autour d’une cloche. On oblige les gens à écouter son chant et celui du « Big Brother ». La différence est la suivante. Là où on avait « Big Brother vous regarde », on se retrouve avec « Écoutez-moi ainsi que le chant d’Axiom ».

J’aime beaucoup cette différence et ces similitudes. Le rapport aux sens. Les distorted angels sont les rebelles de ce monde imaginé, ceux qui refusent d’écouter et qui vont jusqu’à se brûler les tympans à l’acide pour ne plus rien entendre. Être libérés du discours de leur despote et avoir la possibilité d’imaginer autant de sons que possible, imaginer une explosion de musiques.

Leur chanson : Controlling Crowds

Petit parallèle avec un passage du film Another Earth, « The Russian Cosmonaut » : un simple son, rythmé, un cliquetis d’origine inconnue dans une minuscule capsule spatiale, que le personnage parvient à gorger d’imagination, d’interprétation, pour finir par créer une composition musicale autour. Entourer la réalité par l’imaginaire. Une autre façon de voir le monde et de le rendre plaisant ou différent.

Je n’aime pas finir par associer un morceau à un souvenir. Ce lien devient généralement trop important, des bribes d’images réelles reviennent en tête dès les premières notes, la composition perd son sens et ne vit plus que par le souvenir d’un moment égaré. Plaisant sur le moment, néanmoins on gagne en mémoire pour perdre en nouveauté. Donnant-donnant. Ignorer la musique pour mieux se rappeler d’autre chose, se nourrir des notes pour les recracher en pensées vécues encore et encore.

On m’avait recommandé à plusieurs reprises L’Alchimiste, de P. Coelho. J’en avais entendu beaucoup de bien donc j’en attendais forcément beaucoup. L’ensemble du livre s’est conforté à cette opinion : à travers des métaphores qui s’enchaînent, l’auteur nous donne des leçons de morale, chapitre après chapitre. Nous instruit sur la façon d’appréhender la vie et les expériences qu’on rencontre, le voyage, l’objectif à rechercher, la justesse des choix. C’est un bon ouvrage. Mon seul regret est que P. Coelho semble se perdre dans ses pensées au fil du livre et que le final a l’effet d’un pétard mouillé. Comme s’il n’avait pas vraiment d’idée sur la façon d’achever son récit, « donc voilà« . Je ne sais pas, au vu du livre je m’attendais à autre chose, mieux. Là, c’est juste le point qui termine une phrase. Fade.

Richard Linklater, le réalisateur et scénariste de Boyhood, a eu une idée : et si on regardait un acteur grandir à l’écran ? Rien à voir avec le Truman Show, il s’agit ici d’un long-métrage presque documentaire sur la vraie vie d’un vrai enfant, adolescent et jeune adulte. Il a pour cela recruté un enfant de 6 ans qu’il a suivi durant douze ans. Chaque année, il filmait quelques scènes avec le protagoniste et sa famille fictive, de façon à voir les acteurs progresser autant que le scénario qu’il avait écrit.

Le simple fait que la croissance du personnage soit réelle (et donc réaliste) et non pas la conséquence d’un recrutement de plusieurs acteurs d’âges différents donne au film une force intéressante. C’est plus facile de se reconnaître et de s’attacher quand les personnages semblent vivre pour de bon. Mason est un garçon qui suit les déboires familiaux de sa mère et qui cherche en même temps à se construire au travers de rencontres, de déceptions et de réussites. C’est un film qu’on comprend, qui a du charme. Les 2h45 passent sans sentir les aiguilles tourner et la bande-son est plus qu’adéquate et merveilleusement bien choisie. Une réussite, à voir, ça ne sera pas une perte de temps.

Her est un film de Spike Jonze qui raconte l’histoire, peut-être réelle dans quelques décennies, de Theodore — prononcer à l’anglaise — qui installe un énième assistant personnel sur son ordinateur, à l’instar de Siri. Cette assistante, puisqu’elle est féminine, emprunte la voix de Scarlett Johansson et est bien plus performante que prévu. Il s’agit presque d’une humaine virtuelle qui va évoluer, développer des sentiments… au-delà de la fiction de l’intelligence artificielle et du jeu de l’acteur principal, j’ai trouvé en ce film une autre dimension des relations de couple telles qu’habituellement visitées au cinéma. Là où on voit habituellement deux belles personnes courir l’une vers l’autre sur une plage de sable fin, on n’a ici que le protagoniste et son smartphone pour faire passer des émotions aux acteurs. Dans ce film les apparences sont mises de côté, de même que les gestes, et l’accent est mis sur les mots, les conversations, les phrases échangées. C’est un point qui est souvent écarté dans d’autres films où au contraire, les moments intenses sont notés par du silence, des regards, des caresses. Ça témoigne du désintérêt actuel des gens pour les mots. Personne n’a plus envie de décrire ou de mettre quelques syllabes sur une expérience vécue, ça devient désuet.

« Une image vaut plus que mille mots », certes, je pense surtout que ce sont des éléments complémentaires. Une image est colorée, un film procure du mouvement, toutefois ça brise l’imagination. Quand on regarde un film et une scène d’amour, on la prend pour dite et le taux de libre interprétation restant est quasi-nul. La plupart des photos sont accompagnées d’un titre et/ou d’une légende. Les mots sont essentiels, on cherche simplement à les ignorer. J’ai donc beaucoup aimé ce film qui, pour une fois, prend cette idée à contre-courant. C’est plus intéressant.

L’importance des mots et l’une des raisons qui me pousse à continuer d’écrire. Aussi bien ici, sans régularité, que sur un autre blog ou de façon quotidienne dans les pages de mon journal. Surtout dans mon journal. La vie et le temps qui passent sont trop riches pour qu’on ne s’en souvienne pas, pour qu’on n’en parle pas. Donc j’écris. Un peu, pas toujours droit ou correctement, avec des ratures mais j’écris, j’essaie. Je me dis qu’en écrivant dans mon journal, s’il arrive un jour que tout tombe en panne, je pourrais continuer à écrire et à lire. L’importance du manuscrit. Heureusement, en trois ans, j’ai eu le temps d’évoluer. Piètres premiers jours où je décrivais une vie terre-à-terre avec peu d’intérêt — bien qu’un peu de curiosité —, aujourd’hui j’y emmagasine plus de pensées, plus de couleurs. Une par jour, c’est plus agréable, les jours semblent être plus variés. J’y ai toujours glissé des photos et désormais j’y rajoute des places de cinéma, tickets de bus des affiches découpées. Des citations hebdomadaires. Tout ne rentre pas et il est parfois difficile à refermer. Ça se voit sur la tranche, il y a des pages qui débordent. Mais c’est ce qui me plait, encore une fois, je ne cherche pas à me contenter d’aligner des mots. Je cherche à enrichir ces mots pour faire de mes journaux successifs des petits morceaux de vie. Peut-être qu’un jour j’arrêterai, peut-être pas. À voir, mais pour l’instant ça m’aide à raccrocher et à noter au sol mes tentatives d’évasion du monde.

Note, il faut que je lise La Disparition — il s’agit d’un roman pour lequel l’auteur n’a jamais utilisé la lettre  —. Avant ce point, cet article en contenait 2155.

Parlons Ghibli, un peu, puisqu’en tant de temps il y en a eu. En premier lieu, Le Vent Se Lève, dernier long-métrage de Miyazaki père, Hayao de son petit nom. On suit l’histoire d’un ingénieur japonais dont le rôle est de dessiner les plans des avions de guerre servant lors de la onde guerre mondiale. Il est amené à aller vivre en Allemagne. C’est intéressant de voir une histoire vue du côté que nous Occidentaux avons appris à considérer comme, basiquement, les « méchants ». Ça permet de se rendre compte d’humains. Ce film est aussi une histoire d’amour avec le personnage que va rencontrer le protagoniste, au gré des vents et des flammes. Un film plus terre-à-terre que ceux qu’on peut connaître des studios Ghibli comme Princesse MononokéLe Voyage de Chihiro ou même, simplement, Arrietty. C’est le premier film de ce réalisateur où je vois une scène durant laquelle deux personnages s’embrassent. les manifestations d’amour et d’attachement sont habituellement plus subtiles, plus discrètes, en tout cas jamais aussi évidentes.

C’est une oeuvre au long de laquelle on peut effectuer une double-lecture : le côté artistique et coloré des dessins contraste avec leur objectif final, la mort de l’adversaire. Par moments on ne sait pas vraiment distinguer ce qui est réel de ce qui ne l’est pas.

On apprend aussi que les notions de bonheur et de malheur sont relatives à l’individu et que rapportées à un autre contexte ou un autre point de vue, on voit les choses différemment.

Plus récent, Le Conte de la princesse Kaguya, d’Isao Takahata. Là, on nous offre un retour dans le mystique et le magique avec une fille dont la naissance se fait au sein d’un pied de bambou. On retrouve ici un semblant de Mononoké associé à Nausicaä : mademoiselle est amoureuse de la nature et des animaux. Toutefois, on n’y oppose pas la violence humaine qui tend à détruire cette nature, non, ce film s’axe plutôt sur l’impact de l’Homme sur lui-même. Les coutumes, les valeurs, les lois. On note particulièrement à ce film une esthétique particulière et qui tranche avec les oeuvres d’H. Miyazaki. On connaît un style coloré, presque bariolé, aux contours lisses et nets. Ici, on rencontre au contraire des dessins faits au fil du crayon, moins réguliers. J’apprécie cette oxymore entre un univers en permanence plein de magie et le dessin collé au papier. On verrait presque les éclats de la mine de crayon. Je me souviens particulièrement d’une scène où la princesse se met dans une colère telle qu’elle en chamboule l’artiste. Des traits percent l’écran à la façon d’Envi Bilal, le tracé est brusque et violent, ça m’a donné des frissons. On se trouve dans un univers moins enfantin que d’habitude. C’est justement le thème de la confrontation à un monde adulte qui est abordé dans ce film, un monde dont la princesse ne veut pas. Ça fait conte de fée de dire ça.

Il s’agit d’un film assez mature, sombre et là aussi, il contraste avec les autres oeuvres ghibliesques que j’ai vues.

Durant le mois de juillet j’ai passé un week-end à Paris, avec une amie. Le samedi soir, je nous ai emmené vers un bar dont j’avais vaguement entendu parler, en bien, « Le Dernier Bar avant la fin du monde ». Enseigne qui accroche, après avoir suivi quelques rues on se retrouve devant l’entrée. Mon oreille gauche me titille légèrement et je reconnais un rythme, des sonorités distantes que je pense appartenir à des compositions du groupe Fauve. Oui, groupe. Ils donnaient effectivement un concert en plein air devant l’Hôtel de Ville. Vous imaginez sans peine que la place était comble. Néanmoins j’ai tenu à assister à cette prestation, par principe. J’étais parti de l’idée que je n’aimais pas ce groupe, toutefois pour juger il faut un minimum connaître son sujet. Trois morceaux plus tard et un concert achevé, mon impression était confirmé après une performance pleine d’arrogance. Aujourd’hui, je me force à écouter leur second album et à lire leurs textes. Comme ça, on ne pourra pas me reprocher de parler dans le vide.

Tout d’abord, leurs textes, donc. Mis à part les morceaux Loterie, Infirmière, Lettre à Zoé et Vieux Frère qui s’évadent dans des considérations pseudo-positives bien que de courte durée, leurs vers donnent l’impression de sortir d’un chapeau à clichés. Leurs chansons ont toutes le même sens, le même fond, la même structure musicale, désespérément inexistante. Le monde est noir, bah ouais, c’est con.

La même terrible absence de mélodie. C’est le plus insupportable, un ton si lamentablement identique au long de la chanson qu’on croirait écouter du Lana del Rey.

Fauve aurait pu résumer son album en trois chansons et n’aurait pas perdu en contenu. C’est quand même subtil.

Fauve se répète. Pas en permanence, mais trop à mon goût.

Fauve est arrogant. En clamant leur haine de l’humanité, leur rejet réciproque de la société, ils ne font que créer leur groupe à eux. Ça sert à rien de se proclamer indépendants si tout ce qu’on cherche à faire c’est rassembler les foules. Les clichés. Le courage de « chanter » ce que trop pensent tout bas. Faut pas rêver, on est tous pareils. Et je ne cherche pas à écouter un artiste qui se borne à répéter mes pensées. J’ai plutôt comme avis que la musique, c’est l’évasion. Pas la contention. C’est bien français, se plaindre du monde entier.

Conclusion, « ce n’est pas parce qu’on n’a rien à dire qu’il faut se taire ».

12 Years A Slave. Un film vu deux fois, dont une sur grand écran. C’était une séance qui m’a scotché au fauteuil. Difficile de s’en extirper avant la fin du générique. A l’instar d’un chat face à un orage, je me sentais désespérément petit et insignifiant, sans l’aspect de fascination qu’on rencontre sous une cathédrale d’éclairs. On se sent écrasé par un film si prenant qu’il en pèse sur la conscience. J’exagère. C’est un film intense. Deuxième visionnage, ce n’est peut-être pas le meilleur film que j’aie jamais vu. Mais c’est certain qu’il m’a fait énormément d’effet. Une oeuvre intense qui base son rythme sur l’accumulation de contrastes : entre l’obscurité et la lumière, entre le silence et le bruit assourdissant, entre une musique mise au premier plan et de simples sons de la vie et de la nature. C’est un film étrangement coloré et pourvu d’instants assez contemplatifs. De plans fixes et douloureux. Celui de 3mn où C. Ejiofor tient sur la pointe des pieds pour survivre à la corde pendue à son cou alors qu’un semblant de vie indifférente reprend son cours autour de lui, mais aussi sur des pans de nature plus ou moins en mouvement. L’esthétique est superbe.

L’histoire racontée est based on a true story. Ce n’est pas un film divertissant ni qui fait réfléchir — si ce n’est par quelques phrases et réflexions ici ou là —, mais un film qui fait grandir, enrichit d’une expérience. Un rappel d’Histoire et des infinies possibilités de stupidité humaine. Je pense que c’est un film à voir.

Depuis bientôt un an, j’ai en ma possession un appareil photo argentique. Il s’agit d’un Minolta XD-5, datant des années 80. Je l’ai déniché sur une brocante, sans vraiment le chercher. Pas de quoi en faire un coup de foudre, c’était simplement la concrétisation d’une curiosité. Un enclenchement de pellicule plus tard, je constate déjà un changement dans ma façon de prendre des photos. Sachant que le film ne comporte que 24 poses, chaque cliché doit compter. Pas de gâchis. Une photo ratée ou approximative est tout de même perdue.

Je crois que je travaille davantage mes photos. Je prends le temps de chercher l’angle qui me convienne, de faire la mise au point adéquate. Absence de mode automatique, évidemment, tout est manuel. C’est une jolie science, ça me plaît. J’aime beaucoup l’idée que la prise de la photo se fasse sans conversion électronique, que seule une étincelle de chimie entre en jeu.

La lumière entre par l’objectif, suit un ensemble de lentilles avant d’aller réagir de façon plus ou moins importante avec une légère substance déposée sur la pellicule. Et hop, l’image est imprimée. Cette façon de fonctionner paraît plus « réelle » qu’avec un capteur électronique qui convertit la lumière en une aride succession de 0 et de 1. Chaque photo que je prends a plus de sens, de consistance. Du moins j’essaie. Idéalement, je cherche à obtenir la photo parfaite.

Sur un plan plus esthétique, les boîtiers argentiques produisent généralement une sorte de « grain » sur la photo. C’est difficilement descriptible mais c’est un effet qui me plaît.

Depuis un an, je parcours timidement Tours et Paris armé de ce vieil objet. Récemment, j’ai même utilisé un film monochromatique, qui ne résultera qu’en des photos faites de nuances de gris.

« Monochromatique », j’aime particulièrement les mots tels que celui-ci qui prennent instinctivement une coloration particulière.

Avec le temps et un peu de routine musical vient la lassitude. Avec la lassitude vient l’envie de découvrir de nouveaux horizons. Je suis un éternel insatisfait mélodique et culturel, j’ai un besoin fou de découvertes régulières. Ayez merci si je vous dit avoir découvert Massive Attack il y a moins d’un an. Un groupe qui forme à mes oreilles un bouillon varié et atypique — c’est fou comme le mot « bouillon » est totalement dépourvu de charme —. Des voix variées, particulièrement grâce aux artistes ayant participé à l’album Heligoland, un fond musical qui évolue et change entre les morceaux et les mesures, de quoi apporter de l’inhabituel. On retrouve à ce groupe un ensemble qui semble — allitération — plutôt recherché, qui ne se lance pas dans des sons trop électriques ou marqués pour apporter de la force aux compositions. Massive Attack réussit joliment à jongler entre la présence de la voix et la richesse du fond sonore pour produire quelque chose d’unique.

Leur chanson : Small Time Shot Away

Les illusions d’optique sont une façon de montrer que nous n’avons pas toujours raison. Ou comment un morceau de réalité particulièrement agencé réussir à tromper notre joli réseau de neurones. Je me souviens du motif de Kanizsa où l’on croit discerner un triangle, dont le contour est en partie dessiné par d’autres formes. L’interprétation dont on doit faire preuve dans ce cas est extrêmement importante. Je ne sais plus quel professeur nous avait dit une fois qu’un Homme n’ayant dans sa culture aucune connaissance des lignes droites ne serait pas capable de voir le triangle. Un ordinateur ne serait pas troublé par une illusion d’optique. Un ordinateur ne sait pas « voir », seulement traiter l’information et l’utiliser, pour la transmettre, la stocker. Un ordinateur n’interprète que si on lui apprend à le faire. On pourrait peut-être faire bugguer un ordinateur en lui demandant de compter le nombre de faces d’un ruban de Möbius ou de calculer le volume d’un cube de Penrose. L’Homme et son ego interprètent et jugent l’univers qui les entoure. C’est naturel et on ne peut s’en détacher. la personne la plus bienveillante du monde aura nécessairement un jugement envers les personnes qu’elle rencontrera, un avis fondé sur ses seules perceptions, sur ce qu’il ou elle croit voir. C’est normal. Parfois, l’avis qu’on se fait d’un personne est correct, parfois, il ne l’est pas. Beaucoup de gens sur cette Terre pensent que leur façon d’être et de fonctionner est inaccessible à autrui. Mais les psychiatres ont pris un malin plaisir à mettre l’indiscernable en cases.

Il ne faut pas trop se baser sur la première impression, ou avec discernement. Il ne faut pas se laisser emporter par un soubresaut d’affection ou de désintérêt car après coup, son avis est trop vite biaisé pour être correct. Et puis côtoyer quelqu’un pousse à changer, à incliner son axe de rotation, on fait parfois des choses auparavant considérées comme improbables. Une autre façon de se connaître réside dans la faculté à saisir la façon dont on est perçu par autrui. Ça aide à se construire. La beauté d’une relation, des sentiments et émotions réside toutefois dans le fait que ça ne correspond pas à du rationnel. On s’octroie la liberté de ne pas faire ce qui est simplement bon pour la survie de l’espèce et de l’individu, de se laisser aller vers un peu, un petit peu d’inconnu. Les gens poursuivent — ou pas — des buts différents en élaborant avec plus ou moins de réflexion une relation avec autrui. Les raisons sont aussi variées qu’il y a d’humains sur Terre : besoin d’affection, de sécurité, de présence, d’une oreille, pour d’autres besoin de fournir une présence, besoin de fournir un soutien, d’autres encore besoin charnel, intérêt intellectuel, professionnel, financier, de nouveauté. Besoins, ou envies.

La différence entre un besoin et une envie est que le besoin doit a priori nécessairement être rempli pour que l’individu ait une sensation de bien-être. L’envie est l’expression d’un désir potentiellement oubliable.

Pour ma part, je crois que je transmets un peu trop de mon empathie générale dans mes relations amicales. Vouloir aider et soutenir son prochain. Il y a des personnes qui, simplement, n’aiment pas se sentir soutenues. Et il m’a fallu un temps de recul avant de comprendre que c’était leur version de ce qui était bien pour elles.

En tant qu’humains, capables d’avoir un avis et un point de vue, permettons-nous un instant d’avoir tort et d’accepter plusieurs versions de la vérité. Déjà, « la » vérité. Pourquoi n’y en aurait-il qu’une, particulièrement dans quelque chose qui met en lien deux êtres humains et donc des possibilités multipliées ? Toute vérité n’est pas bonne à dire. Ma vérité l’est peut-être dans un contexte sans l’être dans un autre. La confrontation à un point de vue adverse qui s’avère être plus véridique que le sien est une façon efficace de construire sa personnalité. Un peu de la façon dont une théorie scientifique n’est considérée comme telle que si elle est potentiellement réfutable.

Les certitudes n’existent pas de façon absolue. Auguste Comte l’avait compris, « tout est relatif ». A. Einstein l’a mis en pratique dans le domaine de la physique, il est facile de l’extrapoler à la psychologie. Une certitude est inhérente à l’instant de sa création, dépend de la personne qui l’émet, des personnes qui la reçoivent, de l’interprétation qu’elles en font. Au lieu d’être si fièrement sûrs de nous-mêmes, remettons-nous en question et l’humain ne s’en verra que plus grandi.

Concluons cet article en citant un éminent philosophe simiesque de son temps, reconnu bien que peu compris : « regarde au-delà de ce que tu vois ».

 

Horloge

« Oui madame, je l’ai prévenue, elle arrive« .
Ça m’a fait bizarre, la première fois que j’ai du entrer dans le délire d’une résidente. Elle hurlait pour retrouver sa mère. J’avais jusque là dans l’idée du haut de mon unité-d’enseignement-2.6-Processus-Psychopathologiques et de mon ego que c’était « mal » d’entretenir ces pensées, de ne pas les réfuter. Et pourtant, avoir une discussion totalement insensée au sujet de sa défunte mère et de leurs retrouvailles à la gare a semblé calmer et satisfaire la résidente en question.
Tout mot a son importance. « Insensé » n’a de sens que par rapport au référentiel qu’on lui donne. Au vu de la réalité et des faits connus par les soignants, ce qu’elle disait n’avait pas de sens. Au vu de ses bribes de mémoire, c’était aussi sensé que l’heure qui avançait.

Ça me remet en mémoire un cours de sciences humaines donné en PACES durant lequel un chevelu et charismatique professeur nous avait balancé les notions de bien et de mal, en nous indiquant bien qu’on ne peut pas prétendre savoir ce qui est bien pour la personne dont on s’occupe. Fichtre alors.
Elle seule le peut et c’est pourquoi la santé est un monde d’incertitudes et de certitudes bousculées et réarrangées.

Qu’est-ce qu’on dine ?
Je ne sais pas… Surprise !
J’espère que ça sera une bonne surprise… Malheureusement dans la vie il y a plus souvent de mauvaises surprises que de bonnes surprises, croyez-en mon expérience de 90 ans !

Peut-être que ce qui est « bien » pour la personne évoquée plus haut, c’est de la conforter dans ses pensées irrationnelles à nos yeux. Elle ne serait pas la première à s’évader dans un monde qui lui est plus agréable.
« Espèce d’imbécile ! »

 

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Durant cette première année d’études d’infirmier, on ma envoyé sur trois lieux de stage différents qui m’ont permis de côtoyer la vie à ses deux extrémités. Dans un premier temps, l’établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes — c’est plus imposant que de simplement dire « EHPAD » dont on ne connaît presque plus le sens — puis, dernièrement, la crèche. Avec un hiatus chirurgical entre les deux.

Quand je vois les yeux bleutés de Raphaëlle s’écarquiller et un rire se dessiner lorsque je fais avec prouesse et prestidigitation disparaître une balle de ma main, je ne peux m’empêcher de lui imaginer un avenir. De faire des hypothèses et de tirer des plans sur la comète de sa petite tête blonde. On ne peut pas vraiment s’empêcher de juger la personne qu’elle pourrait devenir alors qu’au final, on n’en sait rien.
Je crois qu’en maison de retraite, une sorte de convention tacite nous pousse à refuser de savoir.

 

« Une fois avec un interne on a compté le nombre d’années depuis que j’étais arrivée ici mais on n’a pas trouvé le même nombre »

 

Il y a celles et ceux (moins nombreux, les ceux, une histoire d’espérance de vie) qui font le décompte des années passées.
Celle qui ne se souvient pas du jour passé ni de celui à venir. Qui est « arrivée il y a quelques semaines, je vous assure !« .

Forcément, il y a aussi celle qui déprime et attend. On sait ou ne sait pas ce qu’elle attend, recroquevillée dans son lit les yeux fixés sur la fenêtre. Le passage d’un oiseau, d’une oie sauvage avec laquelle voguer un peu plus loin.

 

« Moi je l’aime bien mon fauteuil mais bon, vous savez, avec le temps on se lasse. »

 

Je ne pense pas être capable de travailler en maison de retraite sur le long terme. Trop de temps pour s’attacher à ces résidents et à leurs histoires.

« J’avais 13 ans, on m’a confié [mon frère] au sortir du berceau. Mon père, c’est lui qui avait fait l’accouchement, il m’a dit « tiens, maintenant c’est à toi d’élever les enfants ». Et de nous deux c’est lui qui est parti, qui est allé au paradis en premier »

 

Assez étrangement, alors que je venais de m’esquinter le doigt avec une porte qui se fermait, l’infirmière qui s’occupa brièvement de moi me dit « il faut faire attention à toi avant de faire attention aux autres ». Grmpf, je n’ai pas l’habitude de penser dans cet ordre.

Et puis une autre infirmière m’a raconté son burn-out après plus d’un an de nuit à temps complet, sans vacances, par manque d’effectif. « Je dormais plus« .

Peut-être que prendre soin de soi, ça permet de prendre soin de la façon dont on s’occupera d’autrui à l’avenir.

 

« Mais vous savez, j’habite pas là moi, je suis de passage. »

 

Nombreuses sont les personnes âgées qui se mettent en position foetale lorsqu’on les couche. Genoux recroquevillés et bras contre le coeur. Peut-être pour rechercher une relative sécurité dans un monde et un corps qui ne leur appartient plus totalement.

On nous dit toujours que dans une chambre, le lit constitue l’espace vital, personnel et inviolable du patient. Il est donc formellement interdit de s’asseoir sur un coin du matelas, que ce soit pour un soin, pour mettre des bandes de contention, pour discuter. Et pourtant, on envahit en permanence cet espace. Que ce soit pour réveiller et relever les résidents le matin, pour une toilette. On envahit leur chambre à intervalles réguliers. Sans être agressifs, mais présents.

 

« Ça me fait plaisir d’entendre parler. Non pas de saisir ce qui est dit, mais d’entendre quelqu’un. »

 

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Au final, avec leur quasi-siècle, ces personnes âgées sont peut-être celles de toute l’humanité qui ont tout compris. Avec leurs morceaux de passé recollés, elles parviennent à remettre naturellement en question un concept bêtement humain, celui du temps qui passe. Pourquoi un délire ne serait-il pas une nouvelle réalité ? Quel mal y a-t-il à cela ?

Des souvenirs souvent éphémères et régulièrement erronés, quelque chose que j’ai aussi rencontré parmi les bambins de la crèche. Eux aussi ont une imagination débordante qu’ils mettent à profit non pas pour s’évader d’une réalité, mais pour s’en construire une. Ils n’ont que partiellement conscience du monde qui les entoure et l’accueillent à leur façon. Il est rempli d’adultes, ce n’est pas intéressant. Autant s’appuyer sur un brillant esprit — le sien — pour façonner le décor.
Ce monde magique où frotter sur un coude après un coup fait disparaître toute idée de blessure.
Cet univers où les auxiliaires de puériculture font étonamment office de parents de substitution durant la journée. C’est assez surprenant, la relation qu’il peut y avoir avec un enfant alors qu’en milieux hospitaliers enfant et adulte on prône un contact réduit. Un contact distant, étrange paradoxe.

 

J’aimerais bien pouvoir jeter un oeil dans l’esprit peut-être pas si brumeux de toutes ces personnes. Curiosité de savoir quel sens et quel but donnent-ils à leur existence. L’humain me fascine et je ne peux me contenter de soins techniques. C’est aussi pour cette raison que j’ai hâte de passer en psychiatrie, pour avoir encore d’autres vies à écouter, d’autres univers à découvrir. C’est important pour moi, de vivre de nouvelles expériences. Qui a fini par tracer la ligne entre l’Homme sain et l’Homme dément ?

 

Paradoxalement, je n’ai pas tellement hâte de reprendre les cours de psychopathologie. Je n’aime pas placer l’humain dans une case et partir avec des a prioris. Une expérience intéressante serait aussi d’aller voir l’un de ces patients et d’apprendre à le connaître sans avoir rien lu de son dossier. Se baser sur sa version de la réalité. Un point de vue supplémentaire est toujours bon à prendre.

 

Et si je m’envolais ? C’est une idée, ça, que je me laisse pousser des ailes.

 

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Sarh — Venise

Philosophie du bord du lit

Pour peu qu’on prenne le temps de les écouter un peu, les patients ont beaucoup de choses à dire. Parce que lorsqu’on est allongé sur le même lit depuis des années, qu’on voit tourner les mêmes aide-soignants et que les mêmes émissions passent à la télé, il faut être très patient. Du coup, l’esprit tournicote et parfois, une phrase ou une autre jaillit lors d’une bien trop brève discussion avec une blouse blanche.

 

« Ah, vous savez, on vieillit un peu tous les jours »

« Vous voyez dans la vie, on croit une chose c’en est une autre. J’avais tout pour être heureuse et mon mari est soudainement décédé d’une crise cardiaque. »

« -Mme Allô, ça va ?
– Oh ben oui, j’attends !
– Vous attendez quoi ?
– Le monde… Que le monde tourne ! »

« Mon mari était chez les zouaves à l’arrivée ! »

« Je perds le Nord. Ma vie est un énorme bazar. »

« L’OxyContin faut lui donner quand elle en a besoin. Ce serait un gamin de 18 ans on ferait gaffe mais là… »

« -Bonsoir madame, comment vous appelez-vous s’il vous plaît ?
-Attendez, je vais regarder sur ma serviette car je ne m’en souviens plus. »

Devant son verre d’Efferalgan effervescent.
« C’est un peu comme du champagne en fait ! »

 

 

Ces patients sont un antidote aux pensées négatives et égarées. C’est aussi pour ça qu’on considère être en formation perpétuelle. Même une fois en exercice, on n’en finit pas d’apprendre de nos rencontres.

Par moments, il y a des dialogues cachés et silencieux. Petite tête souriante et pleine de cheveux gris qui vous adresse, l’espace d’un instant, un sourire rempli de mélancolie.

Prendre soin m’apaise. On m’a déjà dit qu’étant stressé, j’avais fâcheuse tendance à parler vite sans suffisamment articuler. Le constat est en revanche le suivant : en enfilant une blouse blanche, je n’ai plus peur des autres.

Mon expérience est certes limitée puisque je ne suis pour le moment passé qu’en EHPAD, j’ai d’autant plus hâte de vivre une expérience de court séjour, pour faire encore plus de rencontres.

 

Le tour de change de l’après-midi. C’est l’instant à la fois humain et déshumanisant de la journée. « Je fais Mme X. » Les patients ne veulent pas, ou qu’à moitié. Je suis encore une fois admiratif du courage dont ils doivent faire preuve pour admettre leur dépendance vis-à-vis de soins si intimes. Ils ne veulent pas et on ne veut pas non plus. Certains aides-soignants le font machinalement, d’autres aimeraient tellement les voir tous guérir, marcher à nouveau, rire et parler que ça en devient presque insupportable de leur faire subir ça. A leur place, comment réagirait-on ?

Dans la catégorie « étudiant », famille « bébé infirmier », je demande le « bisounours ». Je rêve affectueusement d’un hôpital qui fasse tout et donne toute sa magie pour soigner chacun des patients emprisonnés dans ses couloirs.

 

Baptiste Beaulieu émet l’hypothèse que les soignants ne sont pas ceux à être le plus attirés par la détresse — ce serait une addiction inhabituelle — plutôt que ceux ayant le plus peur de la mort.

Sauver le monde entier et rendre heureux ses 7 milliards de co-terriens, c’est un beau rêve.

 
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Illusions, par Julie de Waroquier

 

Bien sûr qu’on ne peut pas l’atteindre à la seule force de ses bras. On ne fait qu’apporter une pierre à l’édifice. Chacun la porte avec ses gants poudrés, son histoire et son projet d’avenir sous le bras. Parfois, les gens changent mais les briques restent, ce n’est pas si facile de les déloger.

On ne peut pas reprocher à des êtres humains cachés sous leurs blouses d’être friables et sensibles. Il nous est toujours demandé de faire preuve d’une totale impartialité de jugement, mais comment peut-on favorablement répondre à une telle demande quand c’est d’un être humain qu’on s’occupe ?

En tant que soignants, on doit faire intervenir nos valeurs, donner toute notre nature humaine dans les soins qu’on fournit et non pas seul un corps exécutant. Il faut juger un patient pour le comprendre, faire vibrer notre corde de sensibilité humaine pour disposer d’un regard au même niveau que le sien afin de saisir le sens de ses propos. Cest là que l’unité d’enseignement de psychologie qu’on suit pendant notre formation est plus qu’intéressante.

Finalement, on essaie de définir l’Homme en mettant un trop-plein de mots sur sa façon d’être. Comme toujours, on le range dans des cases par crainte de ne plus le comprendre. Cependant, qui dit humain et soin dit interaction. Donc autre humain. Communication, les mots sont à comprendre plus qu’à entendre et à recopier dans les transmissions pour l’infirmière de nuit.

 

Etrangement, je constate assez fréquemment que le soignant a raison. Il arrive que des infirmiers rejettent les demandes d’un soigné, les mettent de côté avec un brin de supériorité socialement acquise. C’est dommage. Je n’ai pas assez d’expérience ou de maturité pour juger de la justesse de ceci, du droit de refuser et de dire non. De mon point de vue de petit poussin, je trouve simplement cela dommage.

 

A ce qu’on m’a dit à la fin de mon stage précédent, je rajouterai ceci :

« Reste humain… Et n’oublie pas que tout patient le reste aussi. »

 

Ásgeir – Going Home

Métronome

Do, ré, mi, fa.

Une vie, c’est comme une longue partition. Ça débute par une clef qui donne la tonalité et le top départ. Il y a certaines compositions qui sont tellement riches en sons qu’on dirait presque de l’improvisation, alors qu’en réalité ces notes sont si précisément ajustées.

La partition de mamie Boulangerie était un beau calligramme qui apparaissait en forme de croissant, de coeur, c’était laissé à la libre interprétation de l’observateur.

Une partition, une fois jouée, peut donner des fausses notes. Ça existe et c’est normal. L’erreur est humaine, elle arrive aussi au sein du corps humain. Crabe. Je ne sais même pas pourquoi on rapproche un animal aussi moche que le crabe d’une maladie aussi difficile que celle au nom imprononçable et presque tabou de cancer. Une double croche se fait la malle et décide de n’en faire qu’à sa tête. Elle n’écoute plus ce qui lui est intimé par le chef d’orchestre, elle creuse son chemin à travers le papier à musique, à travers la peau, les clefs de sol et les organes des musiciens.

 

Mamie Bou était elle-même musicienne. « J’ai tout donné« , nous dit-elle. « Jusqu’au bout, j’ai tout donné pour les autres« , en tendant les papiers correspondant à sa demande de faire don de son corps à la science. « Si ça peut en sauver d’autres…« , conclut-elle.

Ancienne aide-soignante, elle sait qui elle est et ce que ça implique pour les soignants. Plus ou moins bougonne, elle nous accueille chaque matin afin que son grand et laborieux pansement soit renouvelé et remis au propre. En avant la musique.

« J’ai pris mon cachet à 3h et j’en ai repris un en sortant de la douche », nous dit-elle en nous montrant les trois papiers vides sans oxynorm*. Il y a des lieux où on appelle cette prise en charge les « soins de confort ». Le traitement antalgique à la demande.

 

 

Sol, la, si, do.

Mamie Bou porte bien son nom car en plus d’aimer les croissants, c’est un gâteau. Une fleur qui fâne. Sa peau se craquelle comme une pâte avec trop de levure qui aurait cuit trop longtemps. Il y a des ratures sur la partition, des essais, d’autres essais, les compresses qui s’accrochent dans les plaies.

Les infirmiers ne sont pas que des correcteurs mettant du blanco sur le papier pour en cacher les erreurs. Ils doivent connaître la musique. Un minimum, histoire de savoir vers quelle note se diriger. L’idéal étant de connaître l’air entier de la partition qu’on nous présente.

 

Néanmoins, parfois, on oublie. Parce que la musicienne est épuisée après son dernier concert et bien silencieuse, on oublie qu’elle est présente sous nos gants de latex et on soigne au lieu de prendre soin.

On s’occupe seulement des fautes, des notes en trop, des lésions cutanées en oubliant que c’est toute une richissime partition qui se cache sous cet épiderme. Que ce soit par une légère et discrète plainte lorsqu’elle a plus mal que « là c’est 10 sur 10, la douleur, c’est bien parce que je peux pas monter plus haut » ou part un « ah, vous avez bien choisi votre vocation, vous faites ça très bien« , une seule mesure, un seul mot suffit à se rappeler qu’on s’occupe d’une femme et pas seulement d’un bout de peau.

L’image du corps est importante chez tout patient quels que soient son âge et sa situation médicale. Une partition sera toujours plus belle si elle est écrite sur un papier neuf que sur un cahier de brouillon. Même si c’est « Au clair de la Lune« .

 

 

Mamie Bou m’a mis au défi, aujourd’hui. Si je parvenais à réaliser son pansement comme la veille sans lui faire de mal, j’aurais droit à un croissant. Ce genre d’attention est tellement adorable qu’elle en deviendrait presque gênante. Je ne sais pas encore gérer les témoignages d’affection que fournissent parfois certaines personnes.

Du haut de mon exposé sur W. Hesbeen qui a développé la différence entre soigner et prendre soin, Mamie Bou me donne la claque de l’année et me fait la leçon. Par cette attention gourmande, j’apprends qu’on peut soigner en prenant soin. Que pour qu’un soin soit bien réalisé, il ne doit pas dissocier les deux.

 

La vie, c’est une longue partition. Elle a nécessairement un début et une fin. L’entrée en matière, le crescendo jusqu’à amener le coeur de la composition qui dure autant de temps qu’il le faut, et l’accompagnement paisible vers la clôture de cette oeuvre vivante et pétillante. Un passage où les musiciens essaient d’oublier que le silence se rapproche.

Silence, soupir, c’est étrange comme ces mots sont liés. Serait-on inconsciemment revenus à l’époque où le décès était principalement noté par l’arrêt cardio-respiratoire, par le silence ?

 

Ce soir, j’ai fait mes adieux à mamie Bou. Elle m’a demandé mon adresse « pour pouvoir correspondre, ce serait une bonne chose« . Je ne lui ai pas donné, pas le droit de s’impliquer. J’ai beaucoup parlé avec elle, promis de prendre de ses nouvelles, on s’est mutuellement rassuré, je n’ai pas pleuré, pas le droit. Mais j’étais ému. J’ai écrit ces mots au crayon de papier sur mon carnet de notes, ils sont trop éphémères. Quand on est soignant, on rencontre trop de monde. Je crois qu’on a tendance à tous les oublier à moitié.

 

La conclusion de ce stage me fut donnée par une collègue, infirmière depuis la nuit des temps : « Reste humain. »

 

Endlessly — Muse

* contient de l’oxycodone, substance proche de la morphine.

La leçon

C’est vraiment une étrange sensation d’avancer, pour une fois. Après deux années passées à stagner sur les mêmes bancs du même amphi sans fenêtres, voir un peu de soleil fait du bien. A force de relire les mêmes chapitres, encore et encore, on oublie que le temps continue de défiler hors de la BU. Et se faire assomer par la trotteuse n’a jamais été aussi vivifiant.

 

Apprendre est un plaisir. Arriver sur un lieu de stage inconnu avec appréhension, c’est normal. Surtout quand on n’a pas de casier dans le vestiaire et qu’arriver en habits de ville dans le service donne la sensation d’être passible de la prison à vie.

Mais avec le temps, les règles s’assouplissent. « Non mais on le fera demain, t’inquiètes« . Et on trouve un casier, voire même un badge pour y accéder. On se rend rapidement compte que les protocoles de soin amoureusement appris durant trois ans sont rarement parfaitement appliqués. Manque de temps, manque d’envie, « manque de nécessité« .

 

Les aide-soignantes n’ont pas le temps, te laissent devant un patient à peu près valide avec une paire de gants trop petits, trois gants de toilette et demi, avec pour seule consigne « tu commences par le haut, tu finis par le bas et tu fais comme pour toi !« . Et puis elles repartent se casser le dos avec leur tour de change.

 

L’apprentissage, c’est aussi paniquer lorsqu’une patiente te dit avec moult tremblements qu’on lui a coupé les doigts et qu’elle ne les sent plus, avant que l’IDE ne t’apprenne qu’elle est démente et sent parfaitement ses doigts.

C’est répondre avec stress au « bip biiiiiiiiip bip » incessant de la 107P, qui demande à ce qu’on lui monte le volume de la télé.

C’est trouver sa place au sein de l’équipe, tout proche des infirmiers, mais pas trop près des médecins non plus.

C’est respecter les autres puis se respecter soi. C’est ne pas apprendre à écouter ni participer aux bruits de couloir.

 

Le lien d’un aide-soignant avec son patient est particulier. Lorsque ce dernier est souillé, on imagine qu’il a du mettre de côté une bonne part de la considération qu’il a pour lui-même, n’étant plus apte (ou autorisé) à s’occuper de lui-même. Accepter  qu’un autre, un inconnu en blouse blanchemaispastrop, s’en occupe.

Du côté de l’AS, il est difficile de trouver le compromis entre l’abstraction qui est à faire du dégoût qu’on pourrait — humainemement — ressentir et le rappel que c’est d’un humain qu’on s’occupe, de son prochain. Son égal. Il convient de le faire avec compétence et gentillesse De comprendre autrui, peut-être en se disant qu’un jour on sera à sa place.

 

Apprendre, c’est aussi comprendre l’hôpital. Voir que d’un côté existe la vie ! La maternité, par exemple.

Un jour, en radiologie, une demoiselle d’à peu près 18 ans venait pour une radiographie du rachis. Afin de bien placer l’appareil, le manipulateur a projeté des radiations en continu pendant quelques secondes afin de voir ce qu’il obtiendrait comme cliché. Ça se traduisait à l’écran par une vidéo aux rayons X de ce corps qui tenait debout contre la plaque*. Forcément, Miss Issipi était vivante donc respirait. Et voir un coeur qui bat, savoir que ça correspond à la vie de quelqu’un, son vécu et son avenir, c’est beau. Vraiment beau. Ça fait le lien entre la réalité du soin qu’on procure et la notion abstraite qu’est la vie.

 

Et que de l’autre côté existent le décès et la tristesse. A l’oral d’entrée en IFSI, la phrase suivante est beaucoup ressortie de mon échange avec le jury : « il faut apprendre à vivre avec sa frustration« , en tant qu’infirmier. C’est être conscient de la réalité et des impossibilités du métier, se rendre compte que la sacro-sainte médecine n’est pas toute-puissante.

Et puis en EHPAD, il est rare de voir des patients quitter le service tout sautillants.  Le matin, après les transmissions et la préparation des petits déjeuners, on va réveiller les patients et les installer pour le susnommé premier repas de la journée. Et parfois, ils ne se réveillent pas.

On a beau être novice dans le milieu, face à la situation, on comprend vite. Mais pour le coup, je crois que je n’ai pas réalisé. Cette fois, je n’ai pas réussi à faire le lien entre la réalité de ce que je voyais et la personne que c’était.

 

Ces deux points opposés de l’hôpital sont pourtant unis dans une même optique, avec un même sens. Le soin, c’est lier la personne à sa pathologie, en n’oubliant ni l’une ni l’autre, à aucun moment. C’est l’amour pour notre prochain, la neutralité de jugement, l’empathie face à la souffrance d’autrui et cette omniprésente volonté d’aider.

Je suis encore jeune et ça changera peut-être (probablement) à l’avenir, mais je n’espère pas. C’est peut-être niais. Mais être soignant, ce n’est peut-être pas seulement un soin, un acte, une toilette. C’est peut-être être un peu amoureux.

L’amour de ma vie, c’est la santé !

 

 

 

* mes excuses pour le vocabulaire approximatif !

Le grand frisson

Ça fait quand même vachement peur, un amphi.

Avant d’y entrer en ce beau jour de la mi-septembre, on était confiant. Evidemment, puisqu’on l’avait d’ores et déjà apprécié du regard durant les portes ouvertes, il y a quelques mois. Mais là, avec le murmure des 600 étudiants qui grincent sur leurs chaises rouillées, l’atmosphère est radicalement différente. Et puis il n’était pas aussi grand, la dernière fois.

  

Ça fait quand même vachement peur, un doublant.

Ça juge d’un regard légèrement arrogant et amusé les primants qui grimpent avec difficulté les marches trop longues des allées de l’amphi. C’est plus ou moins confiant, plus ou moins préparé à l’année qui va suivre. Plus ou moins sérieux. Plus ou moins seul, aussi. Et plus ou moins à la place qui ne lui est pas attribuée. Bah, on s’arrange toujours.

Mais faut pas croire, dans le fond les doublants sont stressés.

  

Parce que ça fait quand même vachement peur, une deuxième Paces.

On essaie de ravaler ses a prioris, de repartir du bon pied en oubliant son échec de l’an dernier. Que ce soit à une place ou à 485 rangs près, ça reste un échec, qui est parfois difficile à admettre. On peut la jouer avec un visage amusé et fier devant les primants et ses consorts carrés, pourtant, on tâche de rester concentré. Il s’agit de ne rien louper, cette fois. Si on veut réussir, aucune erreur n’est acceptable. Difficile de croire qu’on a la force d’être le meilleur.

« Il y a vraiment trop de nouvelles têtes… »

On se rend compte avec un petit frisson que oui, ces primants d’un an plus jeunes sortant tout frétillants du bac ont déjà vu en terminale une part des cours. Notamment en chimie et en biologie, dont les connaissances pré-bac sont de plus en plus poussées, d’année en année. Désavantage.

  

Ça fait quand même vachement peur, une salle de concours.

Le terme propre serait un hall. Un grand hall, habituellement utilisé pour de grandes expositions pleines de lumière et de bruit. En décembre, il se remplit d’étudiants inquiets et apathiques, de fauves prêts à se jeter l’un sur l’autre pour une précieuse place au sein du précieux numerus clausus. C’est l’un des rares moments où la promo se retrouve dans sa totalité au même endroit, et où on prend pleinement conscience de la difficulté de la tâche.

« Si je prends seulement les étudiants de la zone A2, le numerus clausus est déjà plein. »

  

Ça fait quand même vachement peur, l’avenir.

Il est beaucoup trop incertain quand on passe une ou deux années au sein de la Paces. On craint ce futur qui est beaucoup trop flou pour qu’on puisse lui donner des caractéristiques précises, à l’inverse de cette folle année où on ne nous apprend que ça, à apprendre par coeur des chiffres qui n’ont pas de sens.

  

Ça fait quand même vachement peur, l’avenir.

Parce qu’il arrive un instant où il est beaucoup plus tracé. Seulement, ce n’est pas forcément dans la direction souhaitée. C’est mathématique, la majorité des candidats à une deuxième année d’études en santé ne franchira pas le concours de première année. C’est l’échec. Et quand on voit pour la deuxième année consécutive « Ajourné » à droite de son numéro étudiant, on a le coeur qui fait un hoquet.

« Mince. »

Mais faut pas croire, dans le fond les échecs ne sont pas une fin.

Le Bien, la Brute et…

« Est-ce que ça fait mal si j’appuie là ? »

En réponse à cette question, certains patients vous répondront oui, d’office, quand vous lui effleurerez la peau. Le fait est que la notion de douleur est joliment subjective et que c’est donc difficile d’en juger quand on est soignant.

 

Comme on l’a appris en cours de P1, on peut interpréter des signes de la douleur, comme une augmentation de la fréquence cardiaque ou respiratoire, un visage plus ou moins crispé… toutefois, la douleur elle-même reste imperceptible à notre savant doigté (para)médical.

D’autres préféreont répondre non. L’âge et la vieillesse les ont usés jusqu’à la moelle et ils seront trop fatigués pour réagir. Certains sont aussi conscients du fait que, quoi qu’il en soit, le geste sera accompli. Donc tant qu’à faire, « autant souffrir un coup et aller vite, ‘paraît que c’est pour mon bien, qu’y disent« .

 

Je ne sais pas tellement quelle foi placent encore les patients en la sacro-sainte médecine après des semaines, des mois et parfois des années passées sur un lit d’hôpital. Je ne suis pas sûr que les soignants y croient plus qu’eux. En service, lors des transmissions entre équipes, au moment de l’énonciation des différents traitements, j’ai parfois la sensation qu’on ne se préoccupe pas assez de l’avenir. On coche des cases par rapport à ce que les internes ont appris dans leurs bouquins. On s’occupe d’un symptôme après l’autre, oubliant un peu trop facilement que le but est de — à mon innocent et candide avis — guérir.

 

Avec le temps viennent l’habitude et parfois la fatigue, avec cet ensemble vient la mécanique des gestes éternellement répétés, puis la difficulté à changer et finalement… un peu de brutalité, parfois. Enfin ce n’est pas le mot juste, de brusquerie plutôt.

Pour se faciliter la tâche, finir plus rapidement sa journée, l’un sera un peu plus vif dans ses gestes. Parce que le caractère du patient ne lui revient pas, il sera moins cool avec.

J’ai peut-être tort d’abuser de ma patience et de me plier aux demandes des patients, mais ça me semble normal si ça peut faciliter leur séjour. Un peu de gentillesse n’a jamais tué personne.

 

Récemment on m’a adressé quelques remontrances, car -« mais Petite Mensualité, il n’y avait que des barquettes individuelles, c’était pas la peine de mettre les plats dans des assiettes ! »

-« Oui mais pour le bien du patient… »

-« Y’a pas de bien du patient ou quoi, ça rajoute de la vaisselle. »

Ah, la candeur des premiers jours.

 

Travailler en hôpital devrait être une expérience obligatoire, un peu comme la JAPD. Ça apprend l’humilité de se retrouver confronté à ce qu’on pourrait potentiellement devenir dans le cas où une veine claquerait au mauvais endroit.

Peut-être qu’on a hâte de rentrer chez soi, que le patient est désagréable, raide comme un manche à balai et incontinent. Mais, dans la relation de soin — de confort ou médical —, le soigné comme le soignant ont tout à gagner si on devient à son tour un peu plus… patient 🙂

 

Wait — M83

La première fois.

« Et toi, dis papi, c’était comment la première fois que t’es allé à l’hôpital ? »

Nous allons nous attarder un peu sur la tournure de cette phrase. « T’es allé » signifie un processus actif. Volontaire. Pas passif, traîné par une maladie, une blessure ou autre. La distinction est primordiale à mes yeux, par rapport au « j’ai du aller à l’hôpital ».

   

La première fois que je suis allé à l’hôpital c’était en plein été. Sub solem. Alors que je m’approchais du bâtiment en forme de croix, je ne me disais qu’une chose. « C’est par où ?« . Dans les couloirs éthérés se menaient avec une aisance troublante des blouses plus ou moins longues, plus ou moins seules, plus ou moins blanches. Avec tout plein de sigles dessus. ASHQ, IDE, PH.

Parvenant à me frayer un chemin à travers ces extra-terrestres jusqu’à un guichet d’accueil (« le numéro 172 au guichet B« ), je demandai avec inquiétude mon chemin jusqu’au service de neurologie. La personne me faisant face s’empressa de m’indiquer avec une légère touche d’amusement que ce service se trouvait bien évidemment « au bout du couloir sur votre gauche, puis à droite après les ascenceurs du personnel, au troisième étage et ce sera dans l’aile sud« . Manque de bol, j’avais oublié mon carnet pour prendre des notes. Se repérer dans un hôpital n’est pas une chose si facile pour un néophyte, il y a trop de couloirs, trop d’intersections. C’est pour ça que certains sont toujours en retard, ils se perdent en sortant des vestiaires.

Je parvins tant bien que mal à suivre l’itinéraire à l’aide de quelques panneaux judicieusement placés pour arriver devant les portes grandes ouvertes dudit service. Avançant timidement entre les deux murs du long couloir, j’allais à la rencontre de celle qui allait être ma tutrice pour les jours à venir. Après les présentations et explications qui étaient d’usage, elle me tendit une liste des patients avec leur régime alimentaire et, griffoné à côté, ce qu’ils prenaient au petit déjeuner. Elle dit ensuite deux phrases qui achevèrent de faire grimper mon stressomètre.

« Bon alors tu vérifies bien ce que tu leur donnes parce que sinon ils peuvent s’étouffer et mourir. »

« Demain matin je serai pas là donc tu seras tout seul. »

Ô joie.

   

La confrontation avec un patient est une relation très particulière mais clairement enrichissante. Quand on entre dans une chambre avec pour objectif de prendre soin de la personne à laquelle on fait face, avec sa blouse blanche,  son appréhension dissimulée et un sourire, on se sent différent. Je ne sais pas tellement si on cesse d’être l’humain lambda qu’on est avant de franchir la porte. Et puis déjà, qu’est-ce qu’un humain lambda ? C’est réducteur de ramener l’Homme à un standard. En plus, λ, sans rire. C’est bissextile.

Peut-être qu’aller vers son prochain pour, bêtement, l’aider à se lever, lui apporter de quoi déjeuner, de quoi lire, parfois simplement pour donner libre cours à ses envies de discuter, c’est tout simplement être humain. Qu’un soignant a décidé de faire de son humanité son travail.

   

Je me rappelle une patiente sévèrement atteinte, par moments démente et ne pouvant plus se mouvoir. Sa voisine de chambre appelle, j’accours et elle me signale que ladite Madame demandait quelque chose. Effectivement, elle avait faim. Un rapide coup d’oeil à la liste griffonnée, une question à l’infirmière et je m’en vais chercher ma gelée sans sucre dans le frigo. Goût fraise. Avec la cuillère en plastique. Forcément, elle ne pouvait pas la manger seule donc je lui ai donné. C’est étrange à raconter avec le recul. C’était un instant quasiment anodin lorsque je l’ai vécu, mais avec le recul c’est au contraire fort. Et riche en émotions de s’en souvenir.

Je me souviens surtout de la voisine — celle qui avait appelé, vous aurez compris — qui me dit, alors que j’aide la Madame à manger, « C’est beau c’que vous faites. Ça se voit, vous êtes fait pour. »

Depuis ce jour, j’essaie de ne pas la décevoir.